Retrouver la trace d'une émigration vers l'Algérie
- Xavier Marest
- 26 juil.
- 5 min de lecture

Depuis plusieurs années, une question revenait régulièrement au cours de mes recherches sur mes ancêtres italiens : quand étaient-ils arrivés en Algérie ?
Pour certaines familles, les archives permettent de suivre assez facilement le parcours migratoire. Pour d'autres, les traces sont beaucoup plus discrètes. C'était le cas de la famille CARICCHIO, originaire du Latium et installée ensuite sur l'île de Procida, dans la baie de Naples.
Je savais que mon arrière-grand-père Michele Antonio CARICCHIO était né sur l’île de Procida le 10 décembre 1878. Je savais également que la famille vivait ensuite à Mustapha, près d'Alger, où elle obtint la nationalité française en 1897. Entre ces deux certitudes s'étendait pourtant une zone d'ombre : à quel moment avaient-ils quitté l'Italie pour traverser la Méditerranée ?
Les archives consulaires italiennes n'avaient apporté aucune réponse. Restait alors une autre piste : le dossier de naturalisation conservé en France aux Archives nationales de Pierrefitte-sur-Seine.

Une simple formalité administrative ?
Lorsque j'ai demandé ce dossier, je n'en attendais pas des miracles. Après tout, une naturalisation n'est qu'une procédure administrative. Je m'attendais à y trouver quelques formulaires, des signatures et peut-être une confirmation du décret dont je possédais déjà une copie familiale.
Le dossier m'a pourtant réservé bien des surprises.
Il concerne mon arrière-arrière-grand-père Salvatore Agostino CARICCHIO (que nous avons déjà rencontré ici lors d'un #RDVAncestral), son épouse Filomena SABIA et une partie de leurs enfants. Né à Arpino en 1832, Salvatore exerce le métier de menuisier. Il épouse à Procida, le 21 juin 1867, Filomena SABIA, native de cette île.
Mais un premier détail attire immédiatement l'attention : l'acte de mariage (dont je n’avais reçu qu’un extrait très succinct de la mairie de Procida) le qualifie de veuf.
Jusqu'alors, je connaissais son union avec Filomena, dont sont issus quatre enfants. Le dossier révèle indirectement l'existence d'une première épouse, Angela AMBROSINO, décédée avant 1867. Une découverte inattendue qui ouvre à elle seule une nouvelle piste de recherche.
Voilà déjà une première leçon : les dossiers de naturalisation peuvent révéler des événements familiaux totalement oubliés.
Une destination privilégiée des migrants italiens
Lorsque Salvatore CARICCHIO quitte Procida avec sa famille, il ne fait pas figure d'exception. Depuis plusieurs décennies déjà, l'Algérie attire de nombreux migrants venus de la péninsule italienne. La proximité géographique, les liaisons maritimes régulières et les perspectives économiques offertes par la colonie française encouragent de nombreuses familles à traverser la Méditerranée.
À la fin du XIXe siècle, les Italiens constituent même l'une des communautés étrangères les plus importantes d'Algérie. Beaucoup s'installent dans les grandes villes du littoral, notamment Alger, où ils exercent les métiers du bâtiment, de l'artisanat, du commerce ou de la petite agriculture.
C'est dans ce contexte que s'inscrit le parcours des CARICCHIO. Pourtant, comme souvent en généalogie, connaître l'histoire générale ne permet pas forcément de retracer le parcours individuel d'une famille. Restait donc à découvrir quand les miens avaient franchi la Méditerranée.
L'information que je cherchais depuis des années
La véritable découverte apparaît dans un courrier rédigé par la mairie de Mustapha en 1895.
Le document précise que Salvatore CARICCHIO « s'est expatrié de Procida depuis seize ans pour se fixer à Mustapha, d'où il n'a pas bougé ».
Cette simple phrase répond enfin à la question qui motivait mes recherches. Seize ans avant 1895 nous ramènent à 1879. La famille est donc arrivée en Algérie cette année-là.
Cette information peut sembler anodine. Pour un généalogiste, elle est pourtant précieuse. Jusqu'alors, je savais seulement que Michele Antonio était né à Procida en décembre 1878 et que la famille résidait ensuite à Mustapha. Le dossier permet désormais de situer l'émigration avec une précision que je n'espérais plus obtenir.
On imagine alors le voyage : Salvatore, âgé d'environ quarante-sept ans, quitte l'Italie avec son épouse et ses quatre jeunes enfants. Vincenzo a neuf ans, Maria six ans, Biaggio trois ans et le petit Michele Antonio n'est encore qu'un nourrisson.
Ce n'est pas l'aventure d'un jeune célibataire partant tenter sa chance à l'étranger. C'est le départ d'une famille entière vers une nouvelle vie.
Une adresse retrouvée à Mustapha
Le dossier fournit également une information très concrète : l'adresse de la famille. En 1895, les CARICCHIO habitent au numéro 8 de la rue de Suez à Mustapha.
Ces détails paraissent parfois secondaires lorsqu'on les découvre dans un dossier. Pourtant, ils donnent soudain une réalité tangible à des individus que nous connaissons souvent uniquement par des actes d'état civil.
Pendant quelques instants, la famille cesse d'être une simple succession de noms et de dates. Elle retrouve un lieu de vie précis dans une ville aujourd'hui profondément transformée.

Le regard porté sur une famille immigrée
Les dossiers de naturalisation ont également un autre intérêt : ils montrent comment les autorités percevaient les candidats. Pour obtenir la nationalité française, une enquête est menée. Les autorités locales doivent donner leur avis.
Le certificat établi par la mairie de Mustapha est particulièrement élogieux. Le maire y certifie que Salvatore est « de bonnes vie et mœurs », qu'aucune plainte n'a été portée contre lui et que la famille jouit d'une excellente réputation. Plus encore, il écrit : « La famille Caricchio est des plus honorables, elle est estimée de tous ceux qui la connaissent. » Et ajoute : « Toute leur sympathie est acquise à la France. »

Ces appréciations dépassent largement les simples formules administratives. Elles offrent un aperçu rare de l'intégration d'une famille italienne dans la société algéroise de la fin du XIXe siècle. Seize ans après son arrivée, Salvatore n'est plus seulement un immigrant italien. Il est devenu un habitant reconnu et respecté de Mustapha.
Une photographie de la famille en 1895
Le dossier permet également de reconstituer précisément la composition de la famille à cette date.
Les autorités mentionnent quatre enfants :
Vincenzo
Maria
Biaggio Leonardo
Michele Antonio
Deux sont déjà majeurs, deux sont encore mineurs.
Cette précision confirme que les quatre enfants connus sont toujours vivants au moment de la demande de naturalisation.
Là encore, le dossier apporte davantage qu'un simple changement de nationalité. Il constitue presque une photographie administrative de la famille à un instant précis de son histoire.

Devenir français en Algérie
À la fin du XIXe siècle, l'Algérie française compte une importante population étrangère, principalement composée d'Espagnols, d'Italiens et de Maltais.
Pour les autorités françaises, la question de leur intégration et de leur fidélité à la France devient progressivement un enjeu politique. Les naturalisations se multiplient alors, notamment parmi les familles établies depuis de nombreuses années sur le territoire.
Dans le cas des CARICCHIO, la demande intervient après seize années de résidence à Mustapha. Les enquêtes administratives montrent une famille parfaitement intégrée, dont les enfants ont grandi en Algérie et dont la réputation locale est excellente.
Le décret de 1897
Après les enquêtes locales, les vérifications judiciaires et les différents avis administratifs, la procédure suit son cours. Le préfet d'Alger émet un avis favorable. Le Gouvernement général de l'Algérie soutient également la demande.

Finalement, le décret de naturalisation n° 52.117 du 26 juillet 1897 accorde la nationalité française à Salvatore Agostino CARICCHIO, à son épouse Filomena SABIA ainsi qu'à leurs fils Michele Antonio et Biaggio Leonardo.
Dix-huit ans après leur arrivée en Algérie, la famille devient officiellement française.
Ce que ce dossier m'a appris
Lorsque j'ai demandé ce dossier de naturalisation, je cherchais essentiellement une date d'arrivée en Algérie.
Je l'ai trouvée !
Mais j'ai également découvert une adresse, une première épouse oubliée, des témoignages sur la réputation de mes ancêtres, des renseignements sur leur intégration et plusieurs détails biographiques que je ne connaissais pas.
Cette expérience rappelle une réalité bien connue des généalogistes : les archives répondent rarement exactement à la question que l'on pose. En revanche, elles apportent souvent beaucoup plus que ce que l'on était venu chercher.
Pour les descendants d'étrangers naturalisés français, les dossiers de naturalisation constituent ainsi une source souvent sous-estimée. Ils permettent parfois de reconstituer une partie d'un parcours migratoire, de retrouver des adresses, d'identifier des proches ou de mieux comprendre le regard porté sur une famille à une époque donnée.
Dans mon cas, quelques feuillets administratifs ont suffi à faire réapparaître une étape essentielle de l'histoire familiale : l'arrivée en Algérie, en 1879, d'une famille italienne qui allait ensuite s'enraciner durablement de l'autre côté de la Méditerranée.




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