#RDVAncestral avec un menuisier d'Arpino
- Xavier Marest
- 18 avr.
- 4 min de lecture

Je suis né un jour de printemps, le 4 mai 1832, dans une maison accrochée à la colline du Quartiere dell'Arco à Arpino, à une centaine de kilomètres au sud-est de Rome, dans la province actuelle de Frosinone (elle s'appelait Terra di Lavoro à l'époque). On m'a porté sur les fonts baptismaux de l'église San Michele Arcangelo le jour même. Il fallait faire vite. À cette époque, la vie ne tenait qu'à un fil, et l'on ne discutait pas avec le ciel.

Je n'étais pas le premier enfant de la maison. D'autres étaient venus avant moi. D'autres étaient repartis trop tôt. Les noms restaient, mais les voix disparaissaient. Moi, j'ai survécu. Cela ne faisait pas de moi un privilégié. Juste celui qui restait.
Ma mère s'appelait Maria Agnese. Elle filait la laine. Elle ne savait pas écrire son nom, mais elle savait faire vivre une famille avec presque rien. Mon père, Vincenzo, lui, savait signer. Et pas seulement signer: il traçait son nom avec une belle écriture, appliquée, presque fière. Mon grand-père Giuseppe aussi savait écrire. Dans notre monde de mains calleuses et de vies fragiles, c'était une forme de dignité silencieuse.

Je n'ai aucun souvenir de ma mère. Elle est morte quand je n'avais que neuf mois. On dit parfois que les enfants oublient. Mais pour oublier, il faut d'abord avoir connu. Moi, je n'ai rien connu d'elle, sinon ce qu'on m'en a dit plus tard.
Mon père est resté. Il a tenu comme il a pu. Jusqu'au jour où lui aussi est parti. J'avais seize ans. À cet âge-là, on n'est plus un enfant, mais on n'est pas encore un homme. On devient les deux en même temps, d'un seul coup, sans prévenir.
C'est là que j'ai compris que je ne pourrais pas rester.
Arpino était un village de pierre et de mémoire, mais pas un endroit pour construire une vie. On y naissait, on y travaillait, et souvent, on y mourait sans avoir jamais quitté la colline. Moi, j'avais appris le bois. Pas par vocation, mais parce que c'était ce qu'il y avait. Le bois des portes, des coffres, des outils. Le bois utile. Le bois pauvre.
Alors je suis parti.
Je ne saurais pas te dire quand exactement. Les départs ne sont pas toujours des dates. Parfois, ce sont des décisions lentes, qui grandissent en silence. Un jour, on comprend simplement qu'il faut marcher. Vers le sud. Vers les lieux où le travail existe encore.
Je me souviens de la mer.
La première fois, elle m'a surpris. Ce n'était pas le calme que j'imaginais. C'était du mouvement, des cris, des hommes, des cordes, des planches, des bateaux qu'on réparait pour qu'ils repartent aussitôt. C'était la vie, dense, bruyante, indifférente.
À Procida, j'ai trouvé ma place.

Là-bas, le bois n'était pas seulement un matériau. Il était partout. Dans les maisons, dans les quais, dans les embarcations. Il fallait des mains pour le travailler. Et j'avais les miennes.
Je suis resté.
Et puis, un jour, j'ai rencontré Filomena.
Elle était de l'île. Moi, j'étais celui qui venait d’ailleurs. Je n'avais ni terre, ni famille autour de moi, seulement mon métier et ce que j'étais devenu. Cela a suffi. Nous nous sommes mariés en 1867 dans l'abbaye San Michele Arcangelo. J'avais trente-cinq ans. C'était un âge où l'on ne rêve plus sa vie : on la construit.

Avec elle, j'ai connu quelque chose que je n'avais jamais eu : la continuité.
Nos enfants sont nés à Procida. Vincenzo, puis Maria, puis Biaggio, puis Michele. Et cette fois, ils ont grandi. Aucun berceau ne s'est refermé trop tôt. Chaque année qui passait était une victoire discrète sur tout ce que j'avais connu enfant.
J'aurais pu rester là. Beaucoup l'auraient fait. Une île, un métier, une famille : cela suffit à remplir une existence.
Mais le monde ne s'arrêtait pas à l'horizon.
À partir des années 1870, quelque chose a changé. L'Italie était agitée, traversée de crises, de troubles, de pauvreté persistante. Partout, des hommes partaient. Certains pour l'Amérique, d'autres pour le Brésil. Et nous, gens de mer ou proches de la mer, nous regardions vers une autre rive, plus proche.
L'Algérie.
Ce n'était pas un départ solitaire. Nous étions nombreux. Des centaines, parfois plus, venus des îles et des côtes. On disait qu'il y avait du travail. Des routes à construire, des rails à poser, des chantiers partout. Et surtout, ce pays n'était pas loin. On pouvait partir… et peut-être revenir.
Alors, aux alentours de 1880, j'ai franchi la mer, une fois de plus.
Je n'étais plus seul. J'avais une femme, des enfants. Ce n'était plus un départ d'homme, c'était un départ de famille.
À Alger, puis à Mustapha, la vie a repris. Différente, mais familière dans l'effort. Mes enfants ont grandi là. Certains ont repris le bois. D'autres ont suivi d'autres chemins. Peu à peu, nous sommes devenus autre chose que des étrangers de passage.

En 1897, nous sommes devenus français. Pas par attachement profond, mais parce que c'était le sens des choses, parce que les lois l'imposaient presque, parce que la vie suivait son cours. Est-ce à ce moment-là que notre nom s'est transformé de Caricchia en Caricchio ? Je ne saurais te le dire, je ne m'en souviens plus.

Je suis mort là, le 22 janvier 1907. Je resterai à tout jamais sur cette terre nord-africaine devenue mienne au fil des ans.
Si tu regardes les papiers, tu verras des dates, des lieux, des actes. Rien de plus. C'est peu, pour une vie.
Mais regarde autrement. Regarde le chemin. Arpino, où je n'avais rien à attendre. Procida, où j'ai appris à vivre. Alger, où j'ai vu mes enfants devenir des hommes et des femmes.
Je ne suis pas parti pour fuir. Je ne suis pas parti pour rêver. Je suis parti parce qu'il le fallait.
Et si aujourd'hui tu peux raconter mon histoire, c'est parce que, un jour, sans bruit, j'ai décidé de quitter Arpino.




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