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#RDVAncestral avec un instituteur injustement révoqué

Photo du rédacteur: Xavier Marest
Xavier Marest
19 sept.
4 min de lecture

Je me retrouve sur une place baignée de soleil. Derrière moi se dressent les montagnes du Roussillon. Devant moi, un homme d'une soixantaine d'années quitte lentement une salle de classe. Son costume est sobre. Son regard est vif malgré les années.


— Monsieur MITJAVILE ?


Il me regarde avec surprise.


— C'est bien moi. Dominique Bonaventure François MITJAVILE. Et vous ?


— Un de vos descendants.


Un sourire apparaît sur son visage.


— Alors venez. Les instituteurs aiment raconter des histoires, et la mienne mérite peut-être d'être entendue.


Nous nous asseyons sur un banc.


— Vous êtes né en Cerdagne à Dorres ?


— Oui. En 1825. Mon père était maçon. Rien ne me destinait à laisser une trace particulière. Pourtant, j'ai eu la chance de recevoir une instruction et de devenir instituteur. À cette époque, c'était une véritable promotion sociale.


— Votre épouse était elle aussi institutrice.


— Gertrude CHRISTOFOL. Une femme remarquable. Nous nous sommes mariés à Err en 1851. Nous partagions le même métier, les mêmes valeurs et le même désir d'instruire les enfants.


Son regard s'adoucit.


— Nous avons connu des années heureuses.


— Vous avez enseigné dans plusieurs communes du Roussillon.


— Oui. Le Soler, puis Pia, Elne, Argelès-sur-Mer et d'autres encore. À cette époque, les instituteurs changeaient parfois d'affectation au gré des besoins de l'administration. Chaque village avait son caractère, ses familles, ses difficultés. Mais partout, les enfants restaient les mêmes : curieux lorsqu'on savait éveiller leur intérêt.


Je pense alors à ce que j'ai découvert dans les archives.


— Pourtant, votre carrière a brutalement basculé.


Son visage se ferme.


— Ah... Pia.


Un long silence s'installe.


— Vous connaissez cette histoire ?


— Un peu.


— Alors vous savez ce qui s'est passé après le coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte.


Il marque une pause.


— Dans cette commune, de nombreuses familles avaient été frappées par les déportations de 1852. Des enfants venaient chaque jour à l'école sans leur père. Comment aurais-je pu rester indifférent ?


— Vous avez tenté de les aider.


— J'ai simplement fait ce qui me semblait juste. Quelques démarches. Quelques interventions. Rien qui me paraissait extraordinaire.


Il sourit amèrement.


— Mais cela n'a pas plu à tout le monde.


— Au maire de Pia.


— Exactement. Il ne voulait plus de moi. Les tensions sont devenues telles qu'on m'a conseillé de partir avant que la situation ne dégénère davantage.


Je repense à ce certificat évoqué dans les documents parlementaires, à cet inspecteur d'académie qui lui promettait un retour futur dans l'enseignement.


— Vous avez dû quitter l'école publique.


— Du jour au lendemain.


— Pendant quatorze ans.


— Quatorze longues années.


Sa voix reste calme mais je devine encore la blessure.


— J'ai continué à enseigner dans le privé. J'aimais trop ce métier pour l'abandonner. Mais ce n'était plus la même chose. J'avais été puni sans avoir commis de faute.


— Avez-vous pensé abandonner ?


— Jamais.


Il répond sans hésitation.


— Un instituteur peut perdre son poste. Il ne perd jamais sa vocation.


Je comprends alors pourquoi ce simple maître d'école a laissé autant de souvenirs derrière lui.


— Pendant ces années difficiles, vous avez aussi connu des drames personnels.


Son regard se baisse.


— Oui. Mon épouse est morte en 1860. Elle n'avait que trente-cinq ans.


Je n'ajoute rien.


— Deux de nos enfants étaient déjà partis avant elle. Quand on enseigne à des centaines d'enfants mais qu'on ne parvient pas à sauver les siens, on se pose beaucoup de questions.


Le silence revient.

Puis il reprend :


— Heureusement, mes autres fils ont grandi.


— L'un d'eux est parti en Algérie.


— Henry.


Cette fois, un sourire réapparaît.


— Comme beaucoup de jeunes de son époque, il a voulu tenter sa chance ailleurs. Il est parti vers cette autre rive de la Méditerranée que nous imaginions pleine de promesses.


— Et votre fils Dominique est devenu le premier maire de Cerbère.


— Oui. J'en étais fier. Très fier même.


Son regard se tourne vers l'horizon.


— Vous savez, lorsqu'on est instituteur, on espère toujours que ses élèves réussiront leur vie. Mais voir ses propres enfants construire leur avenir procure une joie particulière.


— Avez-vous finalement retrouvé votre place dans l'enseignement public ?


— Oui. Après la chute de l'Empire. Mais les années perdues ne reviennent jamais.


Je lui raconte alors ce que j'ai découvert bien après sa mort : sa pétition déposée devant la Chambre des députés, les témoignages louant sa conduite, la reconnaissance officielle de l'injustice qu'il avait subie.


Il semble sincèrement surpris.


— Ainsi, quelqu'un s'en est souvenu ?


— Oui. Plus d'un siècle après.


Il sourit.


— Alors ces quatorze années n'auront pas été totalement perdues.


La cloche de l'école retentit.

Il se lève.


— Les enfants m'attendent.


— Une dernière question. Comment aimeriez-vous être retenu ?


Il réfléchit quelques secondes.


— Ni comme une victime, ni comme un héros. Simplement comme un homme qui a essayé de faire son devoir.


Puis il ajoute :


— Et qui a toujours cru que l'instruction pouvait rendre le monde un peu meilleur.


Il s'éloigne vers l'école.

Je le regarde disparaître et je comprends alors que derrière les deux branches de la famille MITJAVILE, derrière Cerbère, l'Algérie et tous les destins qui ont suivi, se trouvait d'abord un maître d'école catalan qui n'avait jamais cessé de croire en ses élèves.

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