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#RDVAncestral avec un soldat napoléonien déserteur

  • Photo du rédacteur: Xavier Marest
    Xavier Marest
  • 20 juin
  • 4 min de lecture

Il y a, dans tout arbre généalogique, des vies silencieuses. Des existences sans gloire apparente, sans trace éclatante dans les livres d'Histoire — mais qui, pourtant, ont tout changé.

Je m'appelle François Nicolas PINABEL, je suis ton sosa 76.

 

Je nais le 14 décembre 1779 à Gonneville-en-Saire, dans le Cotentin. Le genre d'endroit où les générations s'enracinent, où les familles vivent au rythme des saisons, loin des centres de pouvoir. Mon monde est celui des campagnes normandes. On y travaille dur, on y vit simplement, et on y fonde tôt une famille.

À 19 ans, j'épouse Marie Suzanne Daireaux. Nous avons le même âge, le même horizon, sans doute les mêmes espoirs. Très vite naît notre premier fils. La vie semble tracée. Rien ne me destinait à devenir soldat.

 

Et pourtant, en avril 1803, tout bascule. La guerre reprend. Et comme tant d'autres jeunes hommes, je suis appelé à servir. Je dois quitter ma femme enceinte de notre première fille.

Le 6 avril 1803, j'entre au 40e régiment d'infanterie de ligne. J'ai 23 ans. Je laisse derrière moi ma femme, déjà un enfant, et surtout une vie que je ne reverrai plus jamais tout à fait de la même façon.

Je suis versé au 2e bataillon, 3e compagnie. Derrière cette désignation un peu abstraite se cache une réalité très concrète. Un bataillon, à cette époque, compte plusieurs centaines d’hommes. Et chaque compagnie est une petite communauté, d'une centaine de soldats, encadrée par quelques officiers et sous-officiers. La 3e compagnie est une compagnie de fusiliers — ni élite comme les grenadiers, ni tirailleurs comme le seront bientôt les voltigeurs — mais le cœur même du régiment.

C'est là que je me trouve, au milieu des autres.

 

Dans cette compagnie, nous partageons tout : les marches, les bivouacs, les repas, la fatigue, les ordres criés, les gestes répétés jusqu'à l'automatisme.

On apprend à se former en ligne pour tirer. À se resserrer en colonne pour avancer. À tenir sa place, quoi qu'il arrive. Le fusil, la baïonnette, le sac au dos. Toujours les mêmes mouvements. Toujours les mêmes rythmes.

Ce n'est pas une troupe d'élite. Mais sans nous, aucune armée ne tient.

 

Je découvre alors une autre réalité : les camps militaires de la Manche, l'entraînement, la discipline, l'attente.

Sous l'autorité de Napoléon Bonaparte, une armée immense se prépare à envahir l'Angleterre. Mais les jours passent, les mois aussi, et rien ne vient. Seulement des exercices, encore et encore.

Dans ma 3e compagnie, je deviens un rouage. Un soldat parmi des milliers. Un homme dans la ligne.

Les registres militaires laissent même entrevoir mon apparence : je mesure 1 mètre 67, j'ai les yeux gris, les cheveux et les sourcils châtains, un visage ovale. On pourrait me croiser sans me remarquer.

 

Et puis, un jour d'août 1804, tout s'arrête. Ou plutôt, tout bascule une seconde fois. Je déserte !

Le registre est froid, administratif :

« Déserté le 8 fructidor an XII »« Jugé par contumace le 23 nivôse an XIII »


Derrière ces quelques mots, il y a pourtant une décision immense. Quitter l'armée napoléonienne, ce n'est pas un simple départ. C'est un crime. Un risque réel de condamnation, parfois de mort. Mais je ne suis pas arrêté, je ne suis pas repris. Je disparais simplement des rangs. Je rentre.

 

Pourquoi ai-je déserté ?

Je ne saurais te le dire avec certitude. Était-ce la dureté de la discipline ? L'éloignement de ma famille ? La lassitude d'une guerre qui n'arrivait pas ? Ou simplement l'appel du foyer, plus fort que tout le reste ? Vraisemblablement un peu de tout cela.

 

Ce que tu sais, en revanche, c'est que je reprends une vie modeste et deviens de nouveau 3 fois papa.

Les actes me décrivent avec hésitation. Sur mon acte de décès, le mot « momestique » apparaît — sans doute une déformation de « domestique ». Mais d'autres indices viennent troubler cette lecture : je suis également qualifié de journalier, notamment lors de l'inhumation de mon beau-père en 1811. Ces termes disent la même chose, au fond. Je vis de mon travail, au jour le jour. Sans terre, sans richesse, sans statut particulier. Un homme du peuple, parmi tant d'autres.

 

Je meurs le 14 novembre 1815, à Gonneville, à seulement 35 ans.

Quelques mois plus tôt, Napoléon a été définitivement vaincu à Waterloo. L'Europe change. Une époque s'achève. Mais moi, j'avais quitté cette histoire depuis longtemps.

 

Ce qui te frappe, dans mon parcours, ce n'est pas ce que j'ai fait. C'est ce que je n'ai pas fait. Je n'ai pas combattu à Austerlitz. Je n'ai pas suivi la Grande Armée à travers l’Europe. Je ne suis pas tombé sur un champ de bataille lointain. J'ai choisi de rentrer.

Et ce choix, aussi discret soit-il, a tout changé. Parce qu'en rentrant, j'ai survécu. Parce qu'en survivant, j'ai continué ma lignée. Parce que sans cette décision, tu ne serais tout simplement pas là.


Il n'y a pas que les héros qui font l'Histoire. Parfois, ce sont ceux qui s'en échappent.

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