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#RDVAncestral avec Joséphine Jeanne Louise DECHERENCEY, gardienne de la mémoire d'un nom

  • Photo du rédacteur: Xavier Marest
    Xavier Marest
  • il y a 4 jours
  • 13 min de lecture

Le soleil décline doucement sur les hauteurs de Virey. Le chemin serpente entre les haies du bocage avant de déboucher sur une vaste prairie où le temps semble s'être arrêté. Devant moi, le manoir de Virey, aujourd’hui nommé manoir du Jardin se reflète dans les eaux calmes de ses douves. Sa tour ronde, ses hautes cheminées et ses murs de granit témoignent encore de plusieurs siècles d'histoire. Je reste quelques instants immobile à contempler cette demeure. Combien de générations ont franchi ce pont avant moi ? Combien d'hommes et de femmes ont regardé ce même paysage sans imaginer qu'un jour un généalogiste viendrait tenter d'en retrouver la mémoire ?

Source : page Facebook du Manoir du Jardin
Source : page Facebook du Manoir du Jardin

Je fais défiler la fiche de Joséphine Jeanne Louise DECHERENCEY sur ma tablette. Depuis plusieurs semaines, je cherche à comprendre les derniers jours de sa vie. Les registres m'ont conduit jusqu'à l'hospice d'Ivry-sur-Seine, où elle est décédée en 1902, mais ils restent silencieux sur ce qu'il est advenu de sa dépouille. Les archives hospitalières de Paris détiennent peut-être encore la réponse, et j'attends leur réponse avec impatience.


— Tu finiras peut-être par la trouver...


La voix est douce, presque amusée.

Je relève la tête.

Une femme âgée s'avance lentement sur le pont de pierre. Sa démarche est paisible. Son visage porte les marques d'une longue vie de labeur, mais son regard est étonnamment lumineux. Je reconnais aussitôt Joséphine Jeanne Louise DECHERENCEY. Née ici, à la Gesnonnière, en 1819, elle épousa Jean Pierre JACQUELINE avant de quitter la Manche à la fin de sa vie pour mourir loin de sa terre natale, à l'hospice d'Ivry.

 

Je lui souris.


— J'espère bien. J'aimerais tellement savoir où vous reposez.


Elle s'arrête à mes côtés et contemple le manoir.


— Je sais. Et je te remercie de poursuivre cette recherche. Mais aujourd'hui, laisse donc les morts dormir un peu. Il existe une histoire beaucoup plus ancienne que la mienne, une histoire qui commence plusieurs siècles avant ma naissance. C'est celle que j'aimerais te raconter.


Je referme ma tablette.


— Je vous écoute.


Elle pose doucement la main sur la vieille pierre du parapet.


— Tu sais, lorsque j'étais enfant, je ne connaissais presque rien de ceux qui m'avaient précédée. Je savais qui étaient mes parents, bien sûr, et je gardais le souvenir de quelques anciens de la famille. Mais personne ne parlait du XVIIᵉ siècle, encore moins du XVIᵉ. Pour nous, ces gens-là avaient toujours appartenu à un passé inaccessible.


Elle tourne la tête vers moi.


— Toi, tu as fait exactement l'inverse. Tu as remonté le temps génération après génération. Tu as redonné un visage à mon père Louis Claude, à mon grand-père Louis, puis, bien au-delà de Jacques DECHERENCEY, tu as poursuivi ton enquête jusqu'à des ancêtres nés vers 1600. Tu as parcouru les registres, déchiffré des centaines de pages jaunies, suivi les baptêmes, les mariages et les sépultures jusqu'à atteindre la limite de ce que les archives paroissiales permettent encore de connaître.


Je souris.


— Mais j'ai surtout l'impression d'être arrivé devant une porte fermée.


— Exactement.


Elle montre le manoir.


— Et cette porte se trouve ici.


Nous restons quelques instants silencieux. Le reflet du bâtiment ondule doucement dans les douves.


— Beaucoup de visiteurs admirent ce manoir sans imaginer qu'il est intimement lié à notre nom. Pourtant, si je m'appelle DECHERENCEY, ce n'est pas un hasard. Ce nom n'est ni celui d'un métier, ni celui d'un ancêtre devenu célèbre. Il vient d'une terre.


Je l'interroge du regard.


— Chérencé...


Elle acquiesce.


— Oui. Bien avant que les noms de famille ne deviennent héréditaires, certains hommes prenaient le nom du domaine qu'ils possédaient. Les seigneurs de Chérencey étaient de ceux-là. Leur nom était d'abord celui d'un fief, situé dans le sud de l'Avranchin, avant de devenir celui d'une famille. Les historiens pensent que ce toponyme remonte lui-même à un ancien domaine gallo-romain appartenant probablement à un homme nommé Carentius. Les siècles ont transformé ce nom, mais ils n'en ont jamais effacé l'origine.


Elle désigne l'horizon.


— Tu connais Chérencé-le-Roussel et Chérencé-le-Héron. Aujourd'hui, ce ne sont que deux petites communes de notre région, mais elles rappellent toutes deux ce vieux nom dont notre famille a hérité.


Je reprends ma tablette.


— J'ai trouvé plusieurs personnages remarquables. Des écuyers. Des seigneurs du Jardin. Des officiers du roi. Et surtout Louis de Chérencey, vice-bailli du Cotentin.


Le visage de Joséphine s'éclaire.


— Oui. Voilà ceux dont il faut parler. Ils appartenaient à cette petite noblesse normande qui administrait les terres du roi. Ils rendaient la justice, exerçaient des charges importantes et possédaient plusieurs seigneuries dans la région. Lorsque Jehan de Chérencey fit bâtir cette maison forte à la fin du XVIᵉ siècle, il n'élevait pas seulement une demeure familiale. Il affirmait durablement la présence de sa lignée à Virey.


Elle traverse lentement le pont.


— Regarde bien ce manoir. Malgré les transformations qu'il a connues au fil des siècles, il est toujours là. À l'origine, il était protégé par des fossés en eau, un pont-levis, plusieurs tours et une chapelle dédiée à Saint Gilles. Les seigneurs de Chérencey possédaient également des droits sur le moulin de Virey ainsi que sur la pêche dans la Sélune et l'Yvrande. Pendant près d'un siècle, cette demeure fut le cœur de leur domaine.


Elle s'arrête au milieu du pont et pose les deux mains sur la rambarde.


— Puis vint l'année 1663...


Son regard se perd quelques instants dans le reflet du manoir.


— Beaucoup voient cette date comme une simple transaction immobilière. Pour moi, elle marque une véritable frontière. Cette année-là, le domaine fut vendu à la famille de Gaalon. Les de Chérencey cessèrent d'être les seigneurs du Jardin. Leur histoire ne s'interrompit pas pour autant, mais elle changea de visage.


Je la regarde avec curiosité.


— Et c'est justement cette année-là que commence le mystère.


Elle acquiesce lentement.


— Oui. Car quelques années plus tard apparaît dans les registres paroissiaux un homme nommé Jacques DECHERENCEY. C'est de lui que descend toute notre branche. Tu le connais bien : tu l'as retrouvé dans les baptêmes, les mariages et les sépultures. Tu sais qu'il est né vers 1663, qu'il épousa Jeanne GESNOUIN et qu'il mourut ici même, à Virey, en 1732. Grâce aux registres, tu peux suivre sans interruption tous ses descendants jusqu'à moi.


Je fais quelques pas le long des douves.


— Mais avant lui...


— Avant lui, répond-elle doucement, le fil se rompt.


Elle laisse planer le silence quelques secondes avant de poursuivre.


— Tu aimerais savoir si Jacques était le fils d'un écuyer, le petit-fils d'un seigneur ou simplement un parent plus éloigné de cette famille. Moi aussi, j'aimerais connaître la réponse. Mais les registres paroissiaux nous conduisent seulement jusqu'à lui. Au-delà, ils ne nous permettent plus d'établir avec certitude le lien entre notre branche et les anciens de Chérencey.


Je hoche la tête.


— Les registres paroissiaux ont atteint leur limite.


— Oui. Ils nous ont menés aussi loin qu'ils le pouvaient. À partir de là, il faudrait changer complètement de méthode. Peut-être existe-t-il encore quelque part des actes notariés, des terriers, des aveux, des procédures judiciaires ou d'autres archives seigneuriales capables de répondre à la question. Peut-être aussi que ces documents ont disparu, ou qu'ils dorment encore dans un fonds jamais exploré. Aujourd'hui, personne ne peut l'affirmer.


Elle me regarde avec un sourire presque complice.


— Tu vois, beaucoup de généalogistes auraient déjà franchi le pas. Ils auraient relié Jacques aux écuyers de Chérencey parce que cela paraît logique. Après tout, le nom est le même, le village est le même, et les dates semblent parfaitement s'enchaîner.


Je souris à mon tour.


— J'avoue que la tentation est grande.


— Bien sûr qu'elle l'est. Mais tu sais aussi que la vraisemblance n'est pas une preuve.


Elle prononce cette dernière phrase avec une telle simplicité qu'elle résonne longtemps dans le silence.


— C'est peut-être cela qui distingue une recherche généalogique d'une légende familiale. Nous avons le droit de formuler des hypothèses. Nous n'avons pas le droit de les présenter comme des certitudes.


Je ferme ma tablette quelques instants.


— Pourtant, les coïncidences sont nombreuses.


Elle reprend sa marche.


— Elles le sont. D'abord, il y a ce patronyme extrêmement rare. Ensuite, il y a ce même village de Virey où la famille est implantée depuis des générations. Enfin, il y a cette proximité chronologique troublante : le manoir est vendu en 1663, tandis que Jacques, dont l'âge au décès le fait naître vers cette même année, apparaît quelques décennies plus tard comme le premier ancêtre solidement documenté de notre branche. Tout cela dessine une histoire cohérente. Mais entre une histoire cohérente et une filiation démontrée, il reste une distance que seul un document peut franchir.


Nous nous arrêtons devant la façade du manoir.

Le soleil éclaire les pierres blondes qui semblent avoir conservé la mémoire de ceux qui les ont bâties.


— Tu sais ce que j'aime le plus dans ton travail ? demande-t-elle.


— Non.


— Tu acceptes de laisser une question sans réponse.


Je la regarde, surpris.


— C'est pourtant frustrant.


Elle éclate d'un léger rire.


— Bien sûr que c'est frustrant ! Mais c'est aussi cela, la généalogie. Les archives ne nous doivent rien. Elles nous livrent ce qu'elles ont conservé, pas ce que nous aimerions trouver. Le véritable chercheur n'invente pas les pages manquantes ; il apprend à lire celles qui existent encore.


Je reste silencieux.

Cette phrase résume à elle seule tant d'années passées devant les registres.

Elle reprend :


— Ne crois pas pour autant que tes recherches sont arrivées à leur terme. Les registres paroissiaux t'ont conduit jusqu'à la frontière de ce qu'ils pouvaient raconter. Pour aller plus loin, il faudra peut-être explorer d'autres territoires. Les archives notariales, les fonds seigneuriaux, les terriers, les aveux et dénombrements, les procédures judiciaires ou même des archives privées recèlent parfois des trésors insoupçonnés. Cela demanderait sans doute beaucoup de temps, de patience… et peut-être un peu de chance. Mais un seul document peut parfois éclairer plusieurs générations d'un seul coup.


Je souris.


— Vous voulez dire que l'enquête continue.


— Elle continue toujours. C'est d'ailleurs ce qui fait toute sa beauté. Chaque fois que tu crois être arrivé au bout du chemin, une nouvelle porte s'entrouvre.


Elle pose une dernière fois son regard sur le manoir.


— Pendant des siècles, cette demeure a vu passer des seigneurs, des officiers royaux, des laboureurs, des domestiques, des artisans et des enfants courant dans la cour. Les pierres ne distinguent pas les nobles des paysans ; elles gardent simplement le souvenir de tous ceux qui ont vécu ici. Peut-être que Jacques a franchi ce pont lorsqu'il était enfant. Peut-être y est-il venu comme parent des anciens propriétaires. Peut-être n'y a-t-il jamais mis les pieds. Aujourd'hui encore, je ne peux pas te le dire.


Elle me regarde avec douceur.


— Mais ce que je peux t'affirmer, c'est que notre histoire ne commence pas avec une certitude. Elle commence avec une question.


Elle reprend sa marche. Nous quittons lentement le manoir pour emprunter le petit chemin qui descend vers le bourg de Virey. À cette heure de la journée, le village est presque silencieux. Seuls quelques oiseaux troublent la quiétude des lieux. Devant nous se dresse bientôt l'église où tant de générations de ma famille ont été baptisées, mariées ou inhumées.

Joséphine s'arrête devant le portail.


— Tu vois cette église ? C'est ici que j'ai été baptisée quelques jours après ma naissance. Mon père, Louis Claude DECHERENCEY, y avait été baptisé avant moi. Mon grand-père Louis également. Et bien avant eux, Jacques, Jeanne GESNOUIN, leurs enfants, leurs petits-enfants... Pendant près de deux siècles, notre famille est revenue ici au rythme des grandes étapes de la vie. Les cloches ont sonné pour nos baptêmes, pour nos mariages et, un jour, pour nos funérailles. Les registres que tu consultes aujourd'hui ne sont finalement que le reflet de cette vie paroissiale.


Je contemple le vieux cimetière qui entoure encore partiellement l'église.

 

— Il est étrange de penser que presque tous ont disparu, alors que leurs noms sont toujours là, dans les registres.


— Les registres sont une drôle de mémoire, répond-elle avec douceur. Ils sont d'une incroyable précision et pourtant ils restent terriblement silencieux. Ils disent qu'un enfant est né, qu'un couple s'est marié, qu'un homme est mort. Mais ils ne racontent ni les joies, ni les peines, ni les rêves. Ils ne disent pas si Jacques était un père sévère ou un homme affectueux. Ils ne racontent pas ce que ressentit mon père lorsqu'il quitta définitivement Virey pour s'installer à Saint-Martin-de-Landelles. Ils ne disent rien non plus de la douleur de ma mère lorsqu'elle perdit son petit Louis Auguste à l'âge de quatre ans. Tout cela, les registres l'ignorent.


Je souris.


— C'est peut-être pour cela que j'aime écrire ces #RDVAncestraux. Ils permettent d'imaginer une rencontre sans jamais trahir les faits.


Elle me regarde avec bienveillance.


— Voilà pourquoi je voulais te parler aujourd'hui. Tu ne fais pas seulement de la généalogie. Tu rends à chacun une place dans l'histoire de la famille. Tu redonnes une voix à ceux dont il ne reste souvent qu'une signature... ou parfois même une simple croix au bas d'un acte.


Nous poursuivons notre promenade dans les ruelles du village.

Après quelques instants, elle reprend d'une voix plus grave.


— Tu sais, lorsque je me suis mariée avec Jean Pierre JACQUELINE en 1838, je n'y ai pas pensé une seule seconde. J'étais heureuse de commencer une nouvelle vie. Comme toutes les femmes de mon époque, j'ai pris le nom de mon mari. C'était naturel.


Elle sourit avec une pointe de nostalgie.


— Je n'imaginais pas que, pour notre branche familiale, ce mariage marquerait aussi la fin de plusieurs siècles de transmission du patronyme DECHERENCEY. Après moi, mes enfants porteraient un autre nom. Mes petits-enfants également.


Je la regarde.


— Pourtant, votre nom n'a pas disparu.


Elle secoue doucement la tête.


— Non. Pas tout à fait.


Elle pose une main légère sur ma tablette.


— Parce que tu l'as retrouvé.


Elle attend quelques secondes avant de poursuivre.


— Pendant longtemps, il n'a été qu'un nom oublié dans les registres de Virey. Puis un jour, plus d'un siècle après ma mort, quelqu'un est revenu le chercher. Tu as remonté notre lignée, génération après génération, jusqu'aux premiers DECHERENCEY que les registres permettent encore d'atteindre. Tu t'es intéressé non seulement à nos dates, mais aussi à nos métiers, à nos maisons, à nos villages, à notre histoire. Tu as compris qu'un patronyme n'est pas une simple étiquette. C'est un fil qui relie les générations.


Nous arrivons devant un petit chemin bordé de pommiers.

Le soleil commence à disparaître derrière les haies du bocage.


— C'est peut-être cela qui me touche le plus dans ton travail. Tu ne cherches pas à prouver que nous descendions de personnages illustres. Tu cherches avant tout à comprendre qui nous étions réellement.


Je réfléchis quelques instants.


— Pourtant, je serais heureux de découvrir un jour le document qui relierait Jacques aux anciens seigneurs de Chérencey.


Elle rit doucement.


— Je n'en doute pas une seconde.


Puis son regard retrouve tout son sérieux.


— Mais si tu ne le trouves jamais, promets-moi une chose.


Je la regarde, surpris.


— Laquelle ?


— Ne sois jamais déçu de ce que tu as déjà découvert.


Elle désigne le paysage autour de nous.


— Regarde où cette enquête t'a conduit. Elle t'a ramené ici, dans ce village où tout a commencé. Elle t'a permis de connaître les noms de dizaines d'ancêtres, de comprendre leur vie, de marcher sur leurs traces et même d'attendre aujourd'hui la réponse d'archives susceptibles d'éclairer les derniers jours de ma propre existence. Crois-moi, c'est déjà un immense voyage.


Je baisse les yeux.

Je n'avais jamais envisagé les choses sous cet angle.

Elle poursuit avec un sourire.


— Les généalogistes pensent souvent qu'ils poursuivent leurs ancêtres. En réalité, ce sont souvent leurs ancêtres qui les ramènent chez eux.


Elle reprend lentement sa marche.

Le clocher sonne l'heure.

Pendant quelques instants, aucun de nous ne parle.

Seul le bruit de nos pas accompagne le tintement des cloches qui résonne dans la campagne normande.

Nous revenons lentement vers le manoir.

La lumière du soir enveloppe les pierres d'une teinte dorée. Les douves sont parfaitement immobiles. Rien ne semble avoir changé depuis des siècles, si ce n'est les hommes qui s'y sont succédé.

Joséphine s'arrête une dernière fois au milieu du pont.


— Tu sais, Xavier, lorsque j'ai commencé à te raconter notre histoire, je croyais que tu voulais connaître les origines de notre famille.


Elle me regarde avec un sourire presque malicieux.


— En réalité, je crois que tu cherchais autre chose.


Je l'interroge du regard.


— Tu voulais savoir d'où venait ton émotion lorsque tu lisais notre nom.


Je reste silencieux. Elle avait raison. Depuis le début de cette enquête, ce patronyme exerçait sur moi une fascination difficile à expliquer. Ce n'était pas seulement parce qu'il était rare. C'était parce qu'il semblait porter en lui une histoire beaucoup plus ancienne que les quelques générations inscrites dans mon logiciel de généalogie.

Elle reprend doucement :


— Aujourd'hui, tu sais que ce nom est né d'une terre, qu'il fut porté par des seigneurs, des écuyers, des officiers royaux, puis par des laboureurs et des cultivateurs. Tu sais aussi qu'entre ces deux mondes subsiste encore une question à laquelle personne ne peut répondre avec certitude.


Elle laisse courir sa main sur la pierre usée du parapet.


— Et tu as accepté de ne pas combler ce silence avec ton imagination.


Je souris.


— J'ai appris qu'en généalogie, les plus belles hypothèses doivent toujours attendre leurs preuves.


Elle acquiesce.


— Exactement.


Le vent fait frissonner les grands arbres qui bordent les douves.


— Tu vois, les archives ressemblent un peu à ce manoir.


Je la regarde avec curiosité.


— Certaines pierres ont disparu. D'autres ont été remplacées. Quelques fenêtres ont changé. Pourtant, l'essentiel est toujours là. Les générations passent, les documents se perdent, les souvenirs s'effacent, mais il reste toujours assez de traces pour permettre à quelqu'un de retrouver le chemin.


Nous demeurons quelques instants en silence.

Puis elle désigne ma tablette.


— Continue à chercher.


Je souris.


— Je comptais bien le faire.


— Peut-être qu'un jour tu ouvriras un vieux registre notarié, un terrier oublié ou un carton d'archives que personne n'avait consulté depuis des décennies. Peut-être y découvriras-tu enfin le document qui reliera Jacques aux anciens de Chérencey.


Elle hausse doucement les épaules.


— Ou peut-être pas.


Son sourire ne disparaît pas.


— Mais cela ne changera jamais l'essentiel.


Je la regarde, étonné.


— Lequel ?


Elle prend quelques secondes avant de répondre.


— Grâce à toi, notre nom n'est plus seulement une ligne dans un registre paroissial.


Son regard se tourne vers le manoir.


— Il est redevenu une histoire.


Je sens une légère émotion m'envahir.

Elle poursuit :


— Pendant des générations, les DECHERENCEY ont vécu ici sans imaginer qu'un jour l'un de leurs descendants reviendrait parcourir les mêmes chemins, simplement pour comprendre qui ils étaient. Tu ne peux pas savoir ce que cela représente pour ceux qui ne vivent plus que dans la mémoire de leurs descendants.


Le soleil disparaît lentement derrière les haies.

Une légère brume commence à s'élever au-dessus des prairies.

Je baisse instinctivement les yeux vers ma tablette.

Lorsque je les relève quelques secondes plus tard, Joséphine n'est plus là.

Seul le manoir du Jardin se dresse devant moi, immobile comme il l'était déjà lorsque les premiers de Chérencey franchissaient son pont.

Je regarde une dernière fois l'écran.

En haut de la fiche apparaît toujours le même nom.

Joséphine Jeanne Louise DECHERENCEY.

Je souris à mon tour.

Je ne sais toujours pas où elle repose aujourd'hui.

Peut-être les archives hospitalières de Paris répondront-elles bientôt à cette dernière question.

Mais je quitte Virey avec une autre certitude : les ancêtres ne nous transmettent pas seulement leur sang. Ils nous transmettent aussi leurs questions.

Et c'est peut-être pour leur apporter, un jour, une réponse que nous devenons généalogistes.

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Ce #RDVAncestral ne remplace pas l'enquête généalogique consacrée à Joséphine Jeanne Louise DECHERENCEY. Il en constitue le prélude. Les recherches se poursuivent actuellement afin d'éclairer les derniers jours de sa vie à l'hospice d'Ivry-sur-Seine et, je l'espère, de retrouver enfin le lieu où elle fut inhumée. Lorsque cette enquête sera achevée, je vous proposerai un article détaillé retraçant son parcours et les découvertes réalisées au fil des archives.

1 commentaire


Catherine Livet
il y a 3 jours

Que de bon sens dans ce #RDVAncestral !

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