De la tuberculose aux Dardanelles : le destin de mon arrière-grand-père Auguste MITJAVILE
- Xavier Marest
- 4 août
- 4 min de lecture

Lorsque l’on découvre la fiche matricule d’Auguste MITJAVILE grâce au nouveau site internet de FranceArchives, son parcours semble d’abord banal. Né le 27 juin 1882 à Mostaganem, dans le département d’Oran en Algérie française, employé de commerce, il est exempté du service militaire en 1905 pour cause de tuberculose. À ce moment-là, rien ne le destine à connaître le front.
Mais la Première Guerre mondiale va profondément bouleverser cette trajectoire.

Le rappel des exemptés
Comme de nombreux hommes jugés inaptes avant-guerre, Auguste MITJAVILE est rattrapé par les besoins immenses de l’armée française. Dès novembre 1914, le conseil de révision d’Alger le reclasse en service armé, et il est officiellement déclaré apte en avril 1915. Cette pratique, largement répandue durant le conflit, témoigne de l’ampleur des pertes subies dès les premiers mois de guerre.
Il est alors incorporé au 1er régiment de Zouaves à compter du 14 décembre 1914.
Les Zouaves et l’Armée d’Orient

Les Zouaves, unités d’infanterie recrutées principalement en Afrique du Nord, jouissent d’une solide réputation de troupes d’élite. Dès 1915, certains de leurs bataillons sont engagés dans l’expédition des Dardanelles, au sein de régiments de marche mêlant Zouaves, tirailleurs et légionnaires (Service historique de la Défense, Journaux de marche et opérations (JMO), 1er régiment de marche d’Afrique, 1915 (cote 26 N 856/1)).
C’est dans ce cadre que s’inscrit le parcours d’Auguste MITJAVILE.
Gallipoli : un front extrême
Au printemps et à l’été 1915, les troupes françaises combattent sur la presqu'île turque de Gallipoli, dans le secteur de Cape Helles. Les conditions y sont particulièrement éprouvantes : chaleur intense, pénurie d’eau, hygiène déplorable et proximité immédiate des lignes ennemies. Les journaux de marche décrivent une guerre d’usure, faite de bombardements constants et d’attaques limitées visant à gagner quelques mètres de terrain (JMO de l’Armée d’Orient, secteur de Cape Helles (juillet–août 1915) ; voir aussi Rémy Porte, L’expédition des Dardanelles, 2008).

Le 4 août 1915 : la blessure
C’est dans ce contexte que survient l’événement décisif de sa vie militaire. Le 4 août 1915, Auguste MITJAVILE est blessé à Gallipoli.
Les journaux de marche des unités engagées à cette période permettent de restituer l’atmosphère de ces journées. Ils évoquent des bombardements incessants, des attaques locales répétées et des pertes quotidiennes, caractéristiques de ce front figé et particulièrement meurtrier.
Sa blessure — une désarticulation du poignet gauche — correspond très probablement à l’effet d’un éclat d’obus ou d’un tir à courte distance. Dans les tranchées de Gallipoli, les mains sont particulièrement exposées, ce qui explique la fréquence de ce type de blessures.

Des sources familiales, confirmées par un article de presse publié à Alger après-guerre, indiquent que cette blessure a entraîné une conséquence encore plus grave : l’amputation du bras gauche. Cette précision, absente de la fiche matricule mais parfaitement cohérente avec la gravité de la lésion initiale, donne toute sa mesure à l’épreuve traversée.

Journal de marche du 1er régiment de marche d’Afrique, début août 1915 (Gallipoli)

Cet extrait du journal de marche décrit l’activité intense du secteur de Cape Helles au moment où Auguste MITJAVILE est blessé (4 août 1915).
On y retrouve les caractéristiques typiques des combats des Dardanelles : bombardements d’artillerie, attaques locales répétées et pertes quotidiennes.
Une guerre écourtée, mais reconnue
Dès décembre 1915, Auguste MITJAVILE est proposé pour une réforme n°1 avec gratification de 3e catégorie en raison de sa blessure. Il est définitivement retiré du service actif en 1916 et admis à une pension de retraite de 750 francs par décret du 19 octobre de la même année.

Sa participation à la guerre s’achève donc après moins de deux ans de service effectif.
En décembre 1917, il reçoit la Médaille militaire, distinction prestigieuse qui vient reconnaître à la fois son engagement et les souffrances endurées au combat.

Après la guerre
Comme beaucoup d’anciens combattants gravement blessés, Auguste MITJAVILE doit affronter une reconversion difficile. Installé à Alger après le conflit, il est déclaré en état de liquidation judiciaire en 1926, signe probable de difficultés économiques persistantes.
Une vie marquée à jamais par la guerre
À travers la trajectoire d’Auguste MITJAVILE, se dessine une histoire à la fois individuelle et représentative. Celle d’un homme initialement jugé inapte, finalement envoyé au front dans l’urgence de la guerre totale, engagé dans une unité d’élite et gravement blessé sur un front lointain et particulièrement meurtrier.
Son parcours, marqué par une blessure suivie d’une amputation, rappelle avec force la violence extrême des combats de Gallipoli et leurs conséquences durables sur les hommes.
Mais ces conséquences ne furent pas seulement physiques. Comme beaucoup de soldats revenus du front, Auguste MITJAVILE a probablement porté toute sa vie les traces invisibles de la guerre. Les archives militaires disent peu de ces blessures-là, pourtant bien réelles : celles de l’esprit.
Dans la mémoire familiale, leur empreinte affleure discrètement. Sa fille — ma grand-mère — parlait très peu de lui, et rarement en des termes affectueux. Elle le décrivait comme un homme colérique, laissant deviner un tempérament marqué, peut-être façonné ou aggravé par l’épreuve du combat, la souffrance et le handicap.
Plus troublant encore, le souvenir transmis de son épouse, qui, sur son lit de mort — plus de trente ans après la disparition d’Auguste — aurait murmuré : « Oh mon Dieu ! Non, je vais le retrouver là-haut ». Ces mots, chargés d’émotion, laissent entrevoir une relation complexe, possiblement marquée par les séquelles profondes de la guerre.
Ainsi, au-delà des faits consignés dans les archives, se dessine une autre histoire, plus intime : celle d’un homme revenu du front profondément transformé, et d’une famille durablement marquée par cette expérience.





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