top of page

Une demande de concession en Algérie coloniale : le rêve inachevé d’Henry MITJAVILE

Photo du rédacteur: Xavier Marest
Xavier Marest
28 sept.
3 min de lecture

Mars 1890. À Sidi-Bel-Abbès, dans l'ouest algérien encore en pleine construction coloniale, un homme prend la plume. Son écriture est appliquée, respectueuse, presque solennelle. Il s'adresse au Gouverneur général de l'Algérie. Il ne réclame pas, il supplie avec dignité.

Cet homme, c'est mon arrière-arrière-grand-père : Henry MITJAVILE, alors âgé de 34 ans, que j'ai déjà évoqué ici.

 

Un homme entre deux rives


Henry n'est pas né en Algérie. Il a vu le jour à Pia, dans les Pyrénées-Orientales, en 1856, dans une famille d'instituteurs. Mais comme beaucoup de cadets de familles modestes du sud de la France, il traverse la Méditerranée pour tenter sa chance en Algérie, alors territoire en pleine colonisation agricole. L'Algérie est alors une terre de promesses — du moins sur le papier.

C'est à Sidi-Bel-Abbès qu'il construit sa nouvelle vie depuis 1880. Il devient cuisinier. Il se marie. Il a des enfants. Il s'enracine.

Mais en 1890, cela ne lui suffit plus.

 

Une demande pleine d’espoir


Dans sa lettre, Henry ne se contente pas de demander une concession de terres. Il raconte. Il explique qu'il veut s'établir durablement, travailler la terre, devenir pleinement acteur de cette colonie. Il insiste : il a les moyens, il est sérieux, il est père de famille, citoyen français.

Mais au détour des lignes, une autre motivation apparaît — plus intime, plus humaine. Henry écrit qu'il souhaite aussi faire venir son père en Algérie. Son père, ancien instituteur resté dans les Pyrénées-Orientales, que nous avons déjà rencontré lors d'un #RDVAncestral. Un homme âgé, veuf, éloigné des siens.



Henry ne demande pas seulement une terre. Il demande la possibilité de réunir sa famille.

On devine, derrière les formules administratives, un fils inquiet, un fils qui veut offrir à son père une fin de vie entourée, plus douce, peut-être plus digne.

 

Le poids de l'administration


La machine administrative, elle, est froide. Le dossier circule : Sous-préfecture de Sidi-Bel-Abbès → Préfecture d'Oran → Gouvernement général à Alger.



On exige des pièces (extrait de casier judiciaire), des justificatifs, des formulaires (dossier de moralité). Cette procédure illustre le contrôle étroit exercé par l'administration sur l'accès aux terres, ressource stratégique dans la colonisation.

 

Le temps passe. Les relances s'accumulent. Un courrier administratif indique clairement que, pour une raison que l'on ignore, „le pétitionnaire n'a pas fourni les pièces nécessaires”. Alors, la sentence tombe. Brève. Administrative. Définitive. Sa demande est classée “nulle et non avenue”. Le rêve s'arrête là.

 


Ce rejet met en lumière la difficulté d'accès à la propriété coloniale, même pour des Européens déjà installés sur place. Il rappelle que l'administration privilégiait les dossiers solides, complets et souvent soutenus par des réseaux ou des moyens plus importants.

 

Une fin brutale


La demande de concession n'était pas seulement un projet agricole. C'était une tentative de rapprochement. Un dernier espoir de réunion familiale.

Trois ans plus tard, en 1893, Henry MITJAVILE meurt à Sidi-Bel-Abbès. Il n'a que 37 ans. On ne saura jamais s'il a compris que son projet n'aboutirait jamais vraiment. On ne saura pas non plus s'il a eu le temps de prévenir son père, resté en France. Et c'est peut-être là que se trouve la part la plus bouleversante de cette histoire. Le père qu'il voulait faire venir… ne viendra jamais. Il meurt à son tour dans les Pyrénées-Orientales, deux ans après son fils.

 

Ce que disent les archives


Les documents administratifs parlent de formulaires manquants, de procédures incomplètes. Mais entre les lignes, ils racontent autre chose : un homme parti loin pour réussir, un père de famille cherchant à s'établir, un fils qui voulait ramener son propre père auprès de lui et une administration incapable de voir cette humanité.

À travers cette demande de concession, c'est toute une époque qui se dévoile : celle de la colonisation agricole en Algérie, faite d'espoirs, de démarches administratives complexes et de destins parfois contrariés.

Pour le généalogiste, ces archives ne sont pas seulement des documents : elles sont des fragments de vie, des voix du passé qui racontent, avec sincérité, les ambitions et les difficultés de nos ancêtres.

 

Henry MITJAVILE n'était ni un grand colon, ni un notable. C'était un homme ordinaire. Et c'est précisément pour cela que son histoire est précieuse. Elle nous rappelle que derrière chaque dossier d'archives, il y a des vies suspendues, des projets fragiles, et parfois, des rendez-vous manqués qui traversent les générations.

Commentaires


bottom of page