Les trois prénoms de Marie PALAU

En généalogie, nous avons l’habitude des variations orthographiques. Un patronyme change d’une génération à l’autre, un prénom est écrit différemment selon le curé ou l’officier d’état civil, une consonne disparaît, une autre apparaît.
Mais que faire lorsqu’une même personne semble tout simplement changer de prénom au fil des actes ?
C’est le problème auquel je suis confronté avec mon ancêtre Marie PALAU, ma sosa 115, née à la fin du XVIIIe siècle à Err, en Cerdagne.
Enfin… Marie PALAU, oui. Pour son prénom, les choses sont nettement moins simples.
Selon les documents, elle s’appelle Marie Thérèse, Marie Nurie, Marie Honorine, Honorine, ou simplement Marie.
Et le seul document qui permettrait peut-être de trancher, son acte de naissance, reste jusqu’à présent introuvable.
En 1815, elle s’appelle Marie Thérèse
La première certitude apparaît le 22 septembre 1815 à Err, lorsque Marie épouse Antoine Joseph CHRISTOFOL, maçon.
L’acte ne laisse aucune ambiguïté :
« Marie Thérèse Palau fille majeure âgée de vingt deux ans, fille de Sauveur Palau marchand de bas et de Marie Aymar vivants habitants à Err »

Ses parents sont donc Sauveur PALAU et Marie Antoinette AYMAR, mariés à Err le 18 août 1784. Le couple a eu au moins sept enfants. Les cinq premiers que j’ai retrouvés sont tous nés à Err : Sauveur Bonaventure en 1785, Pierre Joseph Sauveur en 1786, Bonaventure Gilles en 1788, Genest Bonaventure en 1791 et François Jean en 1793.
Pour Marie, en revanche, aucune naissance.
Son âge de vingt-deux ans au mariage la ferait naître vers 1793. Mais cette indication est manifestement approximative puisque son frère François Jean est né le 25 mars de cette année-là. Son acte de décès, le 18 octobre 1860, la dit âgée de soixante-deux ans et repousserait donc sa naissance vers 1798.
Deux actes, deux âges et environ cinq années d’écart.
Rien de très extraordinaire dans la généalogie de cette époque. Mais les choses deviennent beaucoup plus curieuses lorsque l’on cesse de chercher sa naissance pour suivre Marie dans les actes concernant sa famille.
De Marie Thérèse à Honorine en passant par Marie Nurie
Dans les premières années suivant son mariage, tout semble cohérent. En 1816 puis en 1818, elle est encore appelée Marie Thérèse.

Puis quelque chose change. En 1821, elle devient Marie Nurie.
Et il ne s’agit pas d'une erreur isolée commise par un officier d’état civil. Le prénom revient encore et encore : 1823, 1825, 1829, 1831 et 1835.

Pendant une quinzaine d’années, la Marie Thérèse du mariage semble donc avoir laissé la place à Marie Nurie.
Puis le prénom change encore.
Le 25 septembre 1850, lors du mariage de sa fille Antoinette ainsi que le 29 avril 1851, lors du mariage de sa fille Gertrude Marie Grace, elle est appelée Marie Honorine PALAU, âgée de cinquante-deux ans en 1850 et de cinquante-six ans en 1851. Six ans plus tard, le recensement de 1856 la désigne simplement sous le prénom d’Honorine, âgée de cinquante-huit ans.


Enfin, au décès de son époux, elle n’est plus que Marie, tandis que son propre décès en 1860, enregistré sous le prénom de Nuria, ne permet toujours pas de retrouver avec certitude la date de sa naissance.


La chronologie est suffisamment nette pour attirer l’attention :
1815 – Marie Thérèse
1816 – Marie Thérèse
1818 – Marie Thérèse
1821 – Marie Nurie
1823 – Marie Nurie
1825 – Marie Nurie
1829 – Marie Nurie
1831 – Marie Nurie
1835 – Marie Nurie
1850 – Marie Honorine
1854 – Marie
1856 – Honorine
1860 – Nuria
Nous ne sommes manifestement plus devant quelques fautes de plume dispersées. Ces différents prénoms semblent bien avoir appartenu, d’une manière ou d’une autre, à la même femme.
De Núria à Nurie, puis à Honorine ?
Pour comprendre ce qui se passe, il faut sans doute quitter un instant l’état-civil français et se souvenir de l’endroit où vivait Marie.
Err se trouve en Cerdagne, territoire historiquement catalan. Dans les registres de la région, j’ai d’ailleurs rencontré à plusieurs reprises une situation particulièrement révélatrice : certaines personnes auxquelles l’officier d’état civil donne un prénom français dans le corps de l’acte signent elles-mêmes avec leur prénom catalan. Deux systèmes de prénoms peuvent donc cohabiter sur un même document.
Dans ce contexte, Nurie prend une autre signification. Il est difficile de ne pas le rapprocher de Núria, prénom catalan profondément lié aux Pyrénées et au sanctuaire de la Mare de Déu de Núria.
Dès lors, une hypothèse se dessine : Nurie pourrait être une forme francisée de Núria, tandis qu’Honorine constituerait une francisation plus complète encore du même prénom.
Cette hypothèse demande toutefois à être démontrée. Je n’ai pour l’instant aucun document établissant formellement une équivalence entre Núria, Nurie et Honorine à Err.
Mais dans le cas de Marie PALAU, un autre élément rend la piste particulièrement séduisante.
Une grand-mère qui s’appelait déjà Marie Nurie
Le prénom Nurie n’apparaît pas soudainement avec mon ancêtre.
Son père, Sauveur PALAU, né et baptisé à Err le 3 février 1756, était le fils de Sauveur PALAU et de… Marie Nurie VILAR.
Autrement dit, Marie Nurie VILAR était la grand-mère paternelle de Marie PALAU.

Elle était née vers 1735 et mourut en 1764, bien avant la naissance de sa petite-fille. La généalogie familiale confirme ainsi la présence du prénom Nurie à Err au moins une génération auparavant.
Il devient dès lors beaucoup plus difficile de considérer les six occurrences de « Marie Nurie » entre 1821 et 1835 comme autant d’erreurs. Et la possibilité d’une transmission du prénom de la grand-mère à la petite-fille est évidemment tentante. Cela pourrait expliquer Nurie.
Cela pourrait peut-être aussi expliquer Honorine. Mais cela n’explique toujours pas Thérèse.
Et si elle avait tout simplement plusieurs prénoms ?
C’est aujourd’hui l’hypothèse qui me paraît la plus vraisemblable.
Et si je cherchais depuis le début à choisir entre des prénoms qui n’étaient pas contradictoires ? Marie pourrait avoir été déclarée ou baptisée sous plusieurs prénoms :
Marie Thérèse Nurie PALAU,
ou Marie Nurie Thérèse PALAU,
voire sous une combinaison catalane équivalente.
Thérèse aurait été retenu lors de son mariage et pendant les premières années de celui-ci. Nurie aurait ensuite été son prénom d’usage pendant une partie importante de sa vie adulte. Plus tard, dans un état civil davantage francisé, celui-ci serait devenu Honorine.
C’est séduisant. Mais ce n’est encore qu’une hypothèse. Car il manque toujours une pièce essentielle.
Une naissance qui refuse de se laisser trouver
J’ai longtemps estimé sa naissance vers 1798 parce que son acte de décès de 1860 lui donne soixante-deux ans. Mais son mariage de 1815 la dit âgée de vingt-deux ans, ce qui conduirait plutôt vers 1793.
Aucun des deux âges ne peut être considéré comme suffisamment fiable pour fixer une année. J’ai dépouillé les naissances d’Err de 1785 à 1810 : aucune Marie PALAU fille de Sauveur PALAU et Marie Antoinette AYMAR.
Les relevés du Cercle généalogique des Pyrénées-Orientales n’ont pas davantage permis de la retrouver dans les communes environnantes.
Perpignan reste une piste, d’autant que Sauveur PALAU et Marie Antoinette AYMAR y sont domiciliés lorsque leur fils Gilles Bonaventure s’y marie en 1812 et sont encore présents lors de son second mariage en 1824. Mais les tables décennales n’y commencent qu’en 1802, ce qui rend une recherche systématique pour les années précédentes beaucoup plus difficile.
Et une autre anomalie rend cette disparition encore plus intrigante.
Le dernier enfant dont j’ai retrouvé avec certitude la naissance à Err est François Jean PALAU, né le 25 mars 1793. Après lui viennent Marie, dont la naissance manque, puis son frère Pierre François Bonaventure PALAU, dont je n’ai pas davantage retrouvé l’acte de naissance.
Pierre François Bonaventure se marie pourtant en 1820 à Estavar. Il y est dit âgé de vingt-deux ans et domicilié à Err avec ses parents. Plus intéressant encore, l’acte de mariage indique « après lecture faite des actes de naissance des futurs époux ».
Son acte de naissance existait donc, ou tout au moins un document présenté comme tel existait encore en 1820. Aujourd’hui, je ne le retrouve pas davantage que celui de sa sœur.

Deux énigmes derrière trois prénoms
Je pensais au départ avoir un problème de prénom. J’en ai finalement deux.
Le premier est linguistique et familial : comment Marie Thérèse est-elle devenue Marie Nurie, puis Marie Honorine ?
L’hypothèse d’une Marie portant plusieurs prénoms, dont Nurie, probablement lié au catalan Núria, me semble aujourd’hui la plus vraisemblable. La présence d’une Marie Nurie VILAR parmi ses grands-mères donne en outre à ce prénom une véritable cohérence familiale.
Mais Thérèse demeure inexpliqué.
Le second mystère est archivistique : où sont passés les actes de naissance de Marie et de son frère Pierre François Bonaventure ?
Peut-être la résolution du second mystère permettra-t-elle de résoudre le premier.
Car quelque part, dans un registre encore à découvrir ou dans une source à laquelle je n’ai pas pensé, se trouve peut-être cette simple ligne que je recherche depuis des années : celle qui donnerait enfin la date de naissance de Marie PALAU et, surtout, les prénoms qui lui furent réellement donnés à sa naissance.
Une bouteille à la mer depuis la Cerdagne
Cet article appartient donc autant aux Curiosités généalogiques qu’à mes Bouteilles à la mer.

Si vous connaissez particulièrement bien les archives de Cerdagne ou des Pyrénées-Orientales, si vous avez rencontré dans vos propres recherches les formes Núria, Nurie et Honorine, leur éventuelle coexistence ou leur francisation, votre expérience m’intéresse.
Et si, par un hasard extraordinaire, vous avez croisé dans un registre Marie PALAU, fille de Sauveur PALAU et Marie Antoinette AYMAR, née vraisemblablement dans les dernières années du XVIIIe siècle, ou son frère Pierre François Bonaventure PALAU, je serais évidemment très heureux de connaître la source.
En attendant, dans mon arbre, elle reste cette femme aux trois prénoms :
Marie Thérèse, Marie Nurie, Marie Honorine PALAU.
Trois noms pour une seule ancêtre.
Et peut-être, quelque part dans les registres de Cerdagne, un seul acte capable de nous expliquer pourquoi.





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