top of page

5 juillet 1962 : le massacre d'Oran

  • Photo du rédacteur: Xavier Marest
    Xavier Marest
  • 5 juil.
  • 5 min de lecture

Dernière mise à jour : 15 juil.


Si je m'intéresse aujourd'hui à cette page douloureuse de notre Histoire qui ne nous est pas apprise à l'école, ce n'est pas seulement par passion pour la généalogie.

 

Une partie de ma famille est issue de l'Algérie française. Mes arrière-grands-parents, mes grands-parents, ma mère, mon oncle et ma tante y ont vécu pendant plusieurs générations. Ils y avaient bâti leur vie, fondé leur foyer et pensaient, comme beaucoup d'autres, que cette terre resterait la leur.

 

Une idée reçue mérite également d'être rappelée. Lorsque l'on évoque les « pieds-noirs », beaucoup imaginent spontanément de riches colons venus exploiter l'Algérie. La réalité était bien plus diverse. La plupart des familles européennes étaient composées d'immigrés modestes, arrivés d'horizons très différents. Beaucoup venaient d'Espagne, où ils fuyaient la misère puis les conséquences de la guerre civile et du régime franquiste. D'autres étaient originaires de Minorque, d'Italie ou de Malte, quittant la misère de leur terre natale dans l'espoir d'une vie meilleure. Des Alsaciens avaient également choisi l'Algérie après l'annexion de leur région par la Prusse en 1871. Tous avaient bâti leur existence au fil des générations et considéraient cette terre comme leur foyer.

C'est le cas de ma propre famille. Mes ancêtres maternels sont arrivés d'Italie et de Minorque, tandis que d'autres branches avaient des origines françaises. Aucun n'était un grand propriétaire terrien. Tous étaient des artisans, cultivateurs, ouvriers ou petits commerçants qui cherchaient simplement à vivre de leur travail et à offrir un avenir meilleur à leurs enfants. J'ai déjà parlé ici de Salvatore, ici de Jaume et ici de mes parents. Bientôt je reparlerai de Salvatore et sa femme qui ont choisi de devenir Français à part entière ainsi que d'autres de mes ancêtres partis s'installer en Algérie.

 

L'année 1962 a bouleversé leur existence. Comme des centaines de milliers de pieds-noirs, ils ont vu s'effondrer en quelques mois tout ce qui faisait leur quotidien. Les promesses auxquelles ma famille, comme tant d'autres, avait cru laissèrent place à un profond sentiment d'abandon. Dans notre famille, ces événements ont toujours été vécus comme une véritable trahison.

Fusillade de la rue d'Isly - Alger 26 mars 1962 - photo familiale
Fusillade de la rue d'Isly - Alger 26 mars 1962 - photo familiale

C'est aussi pour cette raison que le massacre d'Oran, survenu le 5 juillet 1962, me touche particulièrement. Derrière les chiffres et les récits historiques, j'y vois le destin de familles qui auraient pu être la mienne.

 

Le 5 juillet 1962 marque l'ultime épisode tragique de la guerre d'Algérie. Ce jour-là, alors que l'indépendance de l'Algérie est officiellement proclamée — deux jours après son entrée en vigueur — la ville d'Oran bascule dans la violence.

Avec près de 400 000 habitants, Oran est alors la seule grande ville d'Algérie où la population européenne est majoritaire. Malgré les nombreux départs déjà engagés vers la métropole, de nombreux pieds-noirs y demeurent encore. D'autres, ayant quitté les campagnes, s'y sont réfugiés dans l'attente d'un départ devenu presque inévitable.

 

Une ville sous tension

 

Depuis les accords d'Évian du 19 mars 1962, le climat ne cesse de se dégrader. Une partie des habitants a déjà quitté Oran, tandis que ceux qui restent vivent dans une atmosphère de plus en plus pesante. L'Organisation de l'Armée Secrète (OAS) multiplie les attentats visant des musulmans, tandis que le Front de Libération Nationale (FLN) mène lui aussi des actions armées, des enlèvements et des assassinats d'Européens. La peur s'installe dans tous les quartiers et la méfiance devient générale. Le référendum du 1er juillet, qui approuve massivement l'indépendance de l'Algérie, ne fait qu'accroître une tension déjà à son comble.

 

Du 1er juillet, jour du référendum sur l'indépendance, jusqu'au 4 juillet, la ville connaît plusieurs défilés de voitures chargées de musulmans célébrant les résultats. Hommes et femmes parcourent les rues en scandant des slogans et des you-you, dans une ambiance qui demeure, dans l'ensemble, bon enfant.

 

Le matin du 5 juillet, la radio appelle les habitants à rouvrir les magasins, les bureaux et à reprendre le travail. Mais, très rapidement, la situation bascule.

Une foule venue des quartiers arabes se dirige vers les quartiers européens, de la place Kargentah jusqu'à la place d'Armes, officiellement pour participer à un « défilé pacifique ». Beaucoup de manifestants sont toutefois armés.

Source : TV5Monde
Source : TV5Monde

Vers 11 heures, un coup de feu retentit sur la place d'Armes, vraisemblablement comme un signal. Des cris éclatent aussitôt : « L'OAS ! C'est l'OAS qui nous tire dessus ! »

C'est le début du massacre.

 

Dans toute la ville, une chasse aux Européens s'engage, à la fois sauvage et systématique. Les auxiliaires temporaires occasionnels (ATO) de l'armée algérienne arrêtent de nombreux Européens et les conduisent, en longues colonnes, vers le commissariat central, où beaucoup sont battus puis exécutés, ou encore vers le Petit Lac et la Ville Nouvelle. Au milieu de cette violence, certains musulmans prennent pourtant le risque de sauver des Européens ou d'obtenir la libération de prisonniers.

Source : Le Monde
Source : Le Monde

Pendant ce temps, le général Joseph Katz, qui commande les 18 000 soldats français encore présents à Oran, survole la ville à plusieurs reprises. Constatant l'ampleur des massacres, il téléphone au président Charles de Gaulle pour demander l'autorisation d'intervenir. Sa réponse est sans appel : « Surtout, ne bougez pas ! » Les troupes françaises demeurent donc consignées dans leurs casernes.

 

La tuerie se poursuit durant près de six heures. Ce n'est qu'aux environs de 17 heures, lorsque les gendarmes français sortent enfin dans les rues, que le calme revient presque immédiatement. Les cadavres jonchent alors la ville ; certains sont retrouvés pendus aux crocs des boucheries, d'autres égorgés, d'autres encore abandonnés dans des poubelles. Plus de 700 morts européens ont été recensés, sans compter toutes les personnes enlevées et disparues.

 

Le drame d'Oran accélère définitivement l'exode des pieds-noirs vers la métropole. Il met également un terme aux derniers espoirs d'une coexistence entre Européens et musulmans dans l'Algérie désormais indépendante.

 

Conclusion

 

Le massacre d'Oran marqua définitivement la fin de la présence française en Algérie. Pour les Européens restés sur place, une terrible formule allait résumer la réalité de ces derniers mois : « la valise ou le cercueil ».


Source : L'Archipel
Source : L'Archipel

Pour ceux qui réussirent à rejoindre la métropole, l'épreuve était loin d'être terminée. Beaucoup espéraient retrouver la mère patrie, beaucoup d'autres y mettaient les pieds pour la première fois de leur vie ; ils y découvrirent souvent l'incompréhension, parfois même l'hostilité. L'article reproduit ci-dessous, dans lequel le maire de Marseille Gaston Defferre déclare que les pieds-noirs devraient « essayer de se réadapter ailleurs », illustre douloureusement l'accueil réservé à nombre d'entre eux.

Source : Paris-Presse
Source : Paris-Presse

Ma propre famille n'échappa pas à cet exode. Ma grand-mère prit d'abord le chemin de la métropole avec seulement deux valises, après avoir mis ses filles à l'abri à Paris quelques semaines auparavant. Toute une vie tenait désormais dans quelques bagages.

Mais, comme beaucoup d'autres, elle ne pouvait se résoudre à tout abandonner. Au péril de sa propre sécurité, elle retourna quelques semaines plus tard en Algérie afin de sauver et de rapatrier une partie des meubles et des souvenirs familiaux avant de quitter définitivement cette terre où plusieurs générations des miens avaient vécu.

 

En écrivant ces lignes, je ne cherche ni à raviver les blessures ni à entretenir les rancœurs. Je souhaite simplement transmettre la mémoire de ceux qui furent emportés par ces événements. Derrière les grandes pages de l'Histoire se cachent toujours des destins familiaux. Celui de mes grands-parents en est un, et c'est à eux que je voulais rendre hommage aujourd'hui.

Commentaires


bottom of page