Une histoire d'amour à la veille de la guerre
- Xavier Marest
- 6 mai
- 5 min de lecture

Lorsque j’ai commencé ma généalogie en 1993, j’ai découvert sur l’acte de décès de mon arrière-grand-père que celui-ci avait été déclaré par un certain « Jean Caniac, petit-fils du défunt ». Quoi ? Petit-fils du défunt ? Mon père est le petit-fils du défunt ! Donc ce Jean Caniac serait un cousin germain de mon père. « Papa, as-tu connaissance d’un cousin germain du nom de Jean Caniac ? » « Non, jamais entendu » me répondit-il avec un haussement d’épaules. A l’époque pas d’internet mais une invention française révolutionnaire, le Minitel. Ni une ni deux, je tape Caniac et Le Havre et – oh surprise ! – un Jean Caniac au Havre, à qui j’envoie une lettre immédiatement. Un jour de trajet entre Lyon et Le Havre, je reçois une réponse trois jours plus tard :
« Monsieur, en effet je suis le neveu de votre grand-père Marcel, neveu qui a vécu pendant une quinzaine d’années avec Marcel que je considérai plutôt comme un frère [ils n'avaient que 5 ans d'écart]. Pour vos recherches généalogiques, j’ai un document sur votre arrière-grand-père, son livret de mariage que je tiendrai à votre disposition. Quant à votre grand-père, j’ai des correspondances des années 30 à 40. Si vous pouvez faire un saut jusqu’au Havre, j’en serais très heureux ». Vous n’imaginez pas mon excitation et mon émotion !
Dans une autre lettre : « Vous me feriez un grand plaisir si vous pouviez me donner des nouvelles de votre père Gilbert et de votre grand-mère Simone, car depuis 1940 et suite à une brouille provoquée par ma mère envers Simone, une cassure s’est produite entre nos deux familles et n’a pu être comblée à cause des années de misère qui suivirent. Il faut que vous sachiez que ma mère était très possessive, Marcel pour elle était comme son fils [ils avaient 15 ans d'écart], ajoutez-y un peu de jalousie ». Voici donc pourquoi mon père n’avait aucune connaissance de sa famille paternelle.
Bien évidemment, je me suis rendu au Havre peu de temps après rencontrer Jean Caniac, qui m’a donné un grand nombre de lettres écrites par mon grand-père, qui relatent entre autres son histoire d’amour avec ma grand-mère. Quelle chance ! Chance d’autant plus grande que seulement quelques mois plus tard, suite à un AVC, Jean Caniac était cloué au lit et ne pouvait plus ni parler ni écrire.
Avril–juillet 1939 : les lettres de Marcel
Au printemps 1939, quelques mois avant que l’Europe ne bascule dans la Seconde Guerre mondiale, mon grand-père Marcel écrit régulièrement à ses parents vivant à Sanvic (commune aujourd’hui intégrée au Havre) depuis Cherbourg, où il est alors en service.
Ces lettres racontent une histoire très intime : celle de son amour pour Simone, ma grand-mère, et des semaines mouvementées qui précèdent leur mariage.
Elles dessinent aussi, en filigrane, la vie quotidienne d’une famille normande à la veille du conflit.
Cherbourg, le service et l’attente
Au début de 1939, Marcel vit à Cherbourg. Il travaille au bureau de son unité et ne peut quitter la ville que rarement. Les permissions sont limitées, parfois supprimées, et il se plaint souvent de l’ennui.
Dans une lettre du 7 juin 1939, il écrit :
« Je suis impardonnable de vous avoir laissé si longtemps sans nouvelles… la semaine dernière j’ai eu un cafard monstre. »

Ce cafard revient souvent dans sa correspondance. Il ne voit Simone que le week-end, et parfois même cela devient difficile.
« Vite que samedi arrive que je sois près de Simone. Je ne vis que pour ce jour-là. »

Ces quelques mots résument bien l’état d’esprit d’un jeune homme de vingt-quelques années, loin de celle qu’il aime.
Le Tronquay : le centre de la vie familiale
Une grande partie des lettres évoque Le Tronquay, petit village du Calvados près de Bayeux.
C’est là que vit la famille de Simone et que la famille de Marcel se retrouve régulièrement. Les lettres racontent des visites, des communions, des dimanches passés ensemble.
Le 20 juin 1939, Marcel raconte par exemple une sortie dominicale :
« Dimanche dernier nous sommes allés chez Marcel Gréard, Simone et moi ainsi que la petite cavalière de Marcel, Andrée Maignan. Nous avons passé un dimanche agréable mais combien court. »

Ces passages montrent une vie simple faite de réunions familiales, de gares de campagne, de trains pris le week-end et de promenades entre villages normands.
Une maladie dans la famille
Plusieurs lettres parlent aussi de la santé fragile de sa sœur Suzanne.
Marcel s’inquiète beaucoup et insiste pour qu’elle se repose :
« Tout ce qu’il lui faut c’est du repos, beaucoup de repos et un bon air de campagne. »

Il propose même qu’elle vienne se reposer au Tronquay, convaincu que l’air de la campagne lui fera du bien.
Ces détails montrent combien les lettres servaient à maintenir le lien familial à distance, bien avant l’époque du téléphone généralisé.
Avril 1939 : un mariage précipité
Mais les lettres d’avril 1939 racontent surtout une autre histoire.
Le 13 avril, Marcel confie à sa sœur une décision importante : il veut se marier rapidement avec Simone. Il explique pourquoi avec beaucoup de lucidité :
« Aujourd’hui que nous vivons une époque très troublée je tiens à me marier le plus tôt possible. Car que deviendrait Simone si par hasard il y avait la guerre ? »

Nous savons aujourd’hui ce qui se cachait derrière cette urgence : Simone était déjà enceinte.
Cette situation explique aussi la nervosité que l’on sent dans certaines lettres. Marcel redoute la réaction de ses parents et de ceux de Simone.
Dans une lettre du 17 avril 1939, il remercie sa sœur d’avoir aidé à annoncer la nouvelle :
« Nous étions bien embarrassés pour le dire à maman… j’espère que la grande colère paternelle s’apaisera vite. »

La peur de décevoir la famille est palpable. À l’époque, une grossesse avant le mariage restait un sujet délicat.
6 mai 1939 : le mariage
Finalement, tout s’organise très vite.
Les lettres du 1er mai 1939 parlent déjà de l’arrivée des parents à la gare de Littry et de leur transport vers le Tronquay.

Quelques jours plus tard, le 6 mai 1939, Marcel et Simone se marient.

Dans les lettres suivantes, Marcel parle désormais de « ma petite femme ».
La vie continue… sous l’ombre de la guerre
Après le mariage, la correspondance redevient plus légère.
Marcel parle de ses camarades de bureau, demande des lames de rasoir de Monoprix pour ses collègues, raconte les visites familiales et les petits événements de la vie quotidienne.
Mais l’époque reste incertaine.
Dans certaines lettres, il évoque encore la possibilité de la guerre, les permissions militaires et les démarches auprès de sa compagnie.
Une histoire simple, précieuse
Ces lettres racontent finalement une histoire très simple : un jeune homme amoureux, une grossesse imprévue, un mariage organisé rapidement, une famille soudée malgré les inquiétudes et, en arrière-plan, un monde sur le point de basculer.
Quelques semaines après ces lettres, l’Europe entrera dans la guerre.
Mais au printemps et à l’été 1939, pour Marcel et Simone, l’essentiel est ailleurs : leur amour, leur mariage et l’enfant qui va bientôt naître.



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