De Paris aux tranchées de Verdun, le destin d’un soldat normand
- Xavier Marest
- 7 avr.
- 6 min de lecture

Né dans le Paris populaire de la fin du XIXe siècle, engagé volontaire à 18 ans, sous-officier dans les tranchées de Verdun, puis père de famille revenu vivre en Normandie… La vie de mon arrière-grand-père Gaston DURAND traverse les bouleversements de son époque.
Son parcours, à la fois ordinaire et profondément humain, est celui de toute une génération marquée par la Grande Guerre.
Des racines normandes dans le Paris populaire
Gaston Durand naît le 10 juin 1888 à Paris, au 110 rue de Clignancourt, dans le 18e arrondissement.
Il est le fils de Charles François Durand, voyageur de commerce, et de Victorine Nathalie Augustine Virginie Jacqueline, couturière. Le foyer appartient à ce monde modeste des artisans et petits métiers qui caractérise le nord de Paris à cette époque.
Mais derrière cette naissance parisienne se dessinent déjà des attaches plus anciennes. Ses parents sont tous deux originaires de Normandie, du Calvados et de la Manche. Ce lien familial, encore discret à sa naissance, orientera plus tard ses choix de vie.
À l'adolescence, Gaston apprend un métier manuel. En 1905, à seulement 17 ans, il est céramiste. Rien ne semble alors le destiner à une vie militaire. Pourtant, l'année suivante, il fait un choix décisif.
Un engagement volontaire à 18 ans

Le 28 juin 1906, à seulement 18 ans, il s'engage volontairement pour quatre ans à Caen.
Ce choix marque un tournant. Il quitte la vie civile et rejoint le 36ème Régiment d'Infanterie, implanté en Normandie. C'est sans doute aussi, déjà, une forme de retour vers les terres d'origine de sa famille.
Il arrive au corps le jour même et est immatriculé sous le numéro 6683. Comme tous les engagés, il débute comme soldat de 2ème classe, avant de progresser dans la hiérarchie. Le 11 février 1909, il est nommé caporal, signe qu'il est jugé capable d'encadrer d'autres soldats. Peu après, il est toutefois remis soldat de 1ère classe sur sa demande (décision de 1908 mentionnée sur la fiche matricule). Le document ne précise pas les raisons de ce choix, mais il montre que son parcours n'est pas linéaire. Le 28 juin 1910, à l'issue de son engagement, il passe dans la réserve avec un certificat de bonne conduite, ce qui atteste qu'il n’a pas fait l'objet de sanctions graves durant cette première période militaire.
Une vie mobile avant la guerre
Dans les années qui précèdent la guerre, Gaston Durand mène une vie encore instable.
On le retrouve à Caen en 1911, puis à Neuilly-sur-Seine en 1913. Ces déplacements traduisent sans doute les réalités économiques d'un jeune ouvrier du début du XXe siècle, alternant emplois et lieux de résidence.
Rien ne laisse encore présager le rôle qu'il va jouer quelques mois plus tard.
Août 1914 : l'entrée dans la guerre
Le 1er août 1914, la mobilisation générale est décrétée.
Gaston Durand est rappelé à l'activité et rejoint, dès le 3 août, le 36ème Régiment d'Infanterie. Contrairement à beaucoup d'hommes mobilisés, il n'est pas un débutant. Son expérience militaire lui permet de reprendre rapidement des responsabilités. En quelques mois, il gravit les échelons : nommé caporal le 29 septembre, caporal-fourrier le 16 octobre, puis sergent le 5 octobre 1915. Ces promotions montrent qu'il occupe un rôle central dans la vie de son unité. Le caporal-fourrier, notamment, est chargé de fonctions administratives et logistiques essentielles au fonctionnement quotidien de la compagnie.
La guerre des tranchées

Après les premières semaines de combats, la guerre s'enlise. Le quotidien des soldats est désormais rythmé par la tenue des tranchées, les travaux d'aménagement, les bombardements et les périodes d'attente et d'alerte.
Même en dehors des grandes offensives, le danger est constant.
À la fin de 1915, sa carrière connaît un incident : le 23 décembre 1915, il est rétrogradé et remis caporal. Sa fiche matricule ne précise pas les circonstances, ce qui ne permet pas d'en connaître la cause.
Cette rétrogradation n'est cependant pas définitive. Moins d'un an plus tard, le 21 septembre 1916, il est de nouveau nommé sergent, preuve qu'il a retrouvé la confiance de sa hiérarchie.
Mars 1916 : aux Éparges, une mission dangereuse
C'est au début de l'année 1916 que Gaston Durand se distingue particulièrement.
Le 11 mars 1916, alors que le 36ème Régiment d'Infanterie est engagé dans le secteur des Éparges, dans la Meuse, il participe à une opération de reconnaissance particulièrement dangereuse (croisement fiche matricule + JMO du 36ème RI, secteur Woëvre / Éparges en mars 1916).
Sa citation précise : « a demandé à deux jours de suite à faire partie d'une patrouille qui a été poussée jusqu'au réseau de fils de fer allemands et dont la mission était de procurer des renseignements sur les installations ennemies ».

Le secteur des Éparges est alors l'un des plus actifs du front. Situé sur une crête dominant la plaine de la Woëvre, il est disputé depuis 1915 et reste, en mars 1916, un point stratégique dans le contexte de la bataille de Verdun (JMO du 36ème RI, mars 1916).
Dans cette zone, les combats prennent la forme d'une guerre de tranchées particulièrement violente : bombardements d'artillerie fréquents, réseaux de barbelés denses, terrain bouleversé par les explosions.
Les patrouilles auxquelles participe Gaston Durand se déroulent généralement de nuit. Elles consistent à quitter les tranchées françaises, progresser dans le no man's land, et s'approcher au plus près des lignes allemandes pour observer ou recueillir des renseignements (JMO + doctrine d’infanterie 1915-1916).
Le fait qu'il se porte volontaire deux jours de suite souligne le caractère exceptionnel de son engagement. Pour cette action, il est cité à l'ordre de la 105e brigade et reçoit la Croix de Guerre.




Une guerre qui se prolonge jusqu'à l'épuisement
Après son action de mars 1916 dans le secteur des Éparges, Gaston Durand poursuit la guerre au sein du 36ème Régiment d'Infanterie, engagé comme de nombreuses unités françaises dans une guerre désormais installée dans la durée.
Les années 1916 et 1917 sont marquées par une succession de périodes en ligne et de repos, dans des secteurs où la guerre reste essentiellement une guerre de position. Le rôle de sergent qu'il occupe de nouveau à partir de septembre 1916 le place au plus près des hommes, chargé à la fois de l'encadrement et de l'exécution des ordres.
Comme l'indiquent les journaux des marches et opérations du 36ème RI pour cette période, l'activité des unités alterne entre tenue des tranchées, travaux d'aménagement (boyaux, abris, réseaux de fils de fer), patrouilles et reconnaissances, périodes de bombardement intense (JMO du 36ème RI, années 1916–1917).
Même en dehors des grandes offensives, ces tâches exposent quotidiennement les soldats au danger.
1918 : les derniers combats et le changement de régiment
En juillet 1918, alors que la guerre entre dans sa phase finale, Gaston Durand est affecté au 319ème Régiment d'Infanterie.
Ce transfert intervient dans un contexte de réorganisation des unités, fréquent à ce stade du conflit, notamment après les pertes importantes subies depuis 1914.
Le 319ème RI, comme de nombreux régiments de réserve, participe aux opérations de la dernière année de guerre, marquée par les offensives allemandes du printemps puis par les contre-offensives alliées de l'été et de l'automne (historiques régimentaires et JMO du 319e RI).
Gaston Durand reste engagé jusqu'à la fin des hostilités. Sa fiche de matricule indique une campagne continue contre l'Allemagne du 3 août 1914 au 2 avril 1919, ce qui témoigne d'une présence ininterrompue pendant toute la durée de la guerre.

Le retour à la vie civile
Après plus de quatre années passées sous les armes, Gaston Durand est démobilisé le 3 avril 1919 à Caen.
Quelques mois plus tard, sa vie bascule à nouveau.
Le 6 septembre 1919, il se marie au Tronquay (Calvados) avec Marie Augustine CATHERINE. Le mariage est précédé d'un contrat signé la veille à Littry .
Ce retour en Normandie n'est pas un hasard : il correspond à un retour aux origines familiales, ses parents étant eux-mêmes issus de cette région.
Son épouse, bien qu'âgée de seulement 25 ans, est veuve (son premier époux étant décédé sur le champ dans la Somme) et a déjà deux enfants. Ensemble, ils fondent une famille nombreuse, avec cinq enfants nés entre 1920 et 1929. L'administration militaire le considère ainsi comme père de six enfants à sa libération définitive le 29 février 1932.
Comme beaucoup d'anciens combattants, il doit s'adapter. Après avoir été céramiste avant-guerre, il devient marchand forain vers 1920, puis peintre dans les années 1930.
Une fin de vie brutale
Le 24 mars 1936, sur la commune Littry, non loin de son domicile, sa vie s'interrompt brutalement. Alors qu'il circule à bicyclette, il est renversé par une automobile et tué sur le coup. Il a 47 ans.

Il est inhumé au Tronquay, où il avait choisi de s'installer après la guerre.
Un destin ordinaire dans une époque exceptionnelle
Gaston Durand n'est ni un officier célèbre, ni une figure héroïque connue.
Mais son parcours raconte autre chose. Celui d'un jeune ouvrier devenu soldat volontaire, d'un sous-officier engagé dans les combats les plus dangereux, d'un homme revenu vivre en Normandie pour y fonder une famille.
À travers lui, c'est toute une génération que l'on retrouve : celle des hommes qui ont traversé et survécu à la Grande Guerre et tenté, ensuite, de reconstruire une vie.



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