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D’une rive à l’autre

Photo du rédacteur: Xavier Marest
Xavier Marest
il y a 2 jours
6 min de lecture

Je voulais toujours être assis à droite dans la voiture. En arrivant à Nice, mon père se garait contre le mur de la maison de mes grands-parents. On ne pouvait sortir que du côté droit. Je voulais être le premier. Le premier à ouvrir la portière. Le premier à courir jusqu'au portail. Le premier à sonner la cloche à tout va. Mon grand-père ouvrait la porte avec son sourire habituel. Ma grand-mère apparaissait juste derrière lui, en s'essuyant les mains sur son tablier. Je traversais la terrasse en courant pour me jeter dans leurs bras. Tous deux nous accueillaient avec leur accent bien de là-bas. Chaque été, c'était exactement la même chose. Je n'aurais laissé ma place à personne.

 

Chaque fois que je retourne à Nice, je fais mon pèlerinage au même endroit. Quelques centaines de mètres au-dessus de la maison familiale, l'avenue de la Lanterne domine la baie des Anges. J'y vais toujours seul. Mon regard se tourne d'abord vers la gauche, en direction de la ville. Puis il glisse lentement vers le large. Quelque part en face, il y a la Corse. Puis je regarde un peu plus à droite. Pour la plupart des gens, ce n'est qu'une ligne d'horizon. Pour moi, c'est une direction. J'y reste souvent quelques minutes, sans parler. Puis je redescends. Et je n'ai jamais dit à personne pourquoi je revenais régulièrement à cet endroit.

 

Lorsque nous arrivions à Nice, je savais déjà ce que j'allais demander. Pas où nous allions dormir, pas ce que nous ferions pendant les vacances. Ma première question était toujours la même.

— Mamie, est-ce que tu as fait des pâtés à la soubressade ?

Elle souriait. Il y en avait toujours. Mais ce dont tout le monde parlait le plus, c'était de sa pizza. Je la revois dans sa cuisine, son royaume à elle, un tablier noué autour de la taille, les mains couvertes de farine. L'été, elle se levait aux aurores. Pendant que la maison dormait encore, elle préparait déjà le repas du midi.

 

Chaque été, à la fin du repas, papy préparait les pêches au vin rien que pour moi. Il coupait les pêches en morceaux, les déposait dans un verre, puis ajoutait un peu de vin rosé. J'attendais ce moment avec impatience. Même devenu adulte, il continuait à me les préparer.

Depuis son décès, je n'ai plus jamais mangé de pêche au vin.

 

Je ne sais plus quel âge j'avais exactement, une dizaine d'années environ. Je me souviens seulement que, cette fois-là, je suis parti sans mes parents. Il n'y avait que mon grand-père, ma grand-mère et moi. Nous sommes partis en car à Venise. Je n'ai presque aucun souvenir des monuments. En revanche, je me souviens parfaitement d'être avec eux. Je marchais entre mon grand-père et ma grand-mère dans les ruelles, je montais dans les vaporetto, je regardais les gondoles passer, tout m'émerveillait. Je ne savais pas encore que ce voyage resterait gravé dans ma mémoire. Quarante ans plus tard, Venise a traversé les décennies, mais n'est plus la même. Il lui manque deux personnes cruciales.

 

J'ai toujours eu envie d'aller à Alger, et j'ai toujours eu peur d'y aller. Je remettais ce voyage à plus tard. Il y aurait toujours un autre moment, toujours une autre année. Puis maman nous a quittés. Peu de temps avant, mes grands-parents aussi. Tout d'un coup, les personnes à qui j'aurais voulu raconter ce que je vivrais là-bas n'étaient plus là. C'est à ce moment que j'ai compris que si je continuais d’attendre, je n'irais jamais. J'ai réservé un billet d'avion et demandé mon visa.

 

J'avais choisi une place côté hublot. Je voulais voir Alger le plus tôt possible. La traversée de la Méditerranée me parut interminable. Je n'avais qu'une idée en tête : j'y vais trois jours, j'espère y survivre, et je n'y retournerai certainement plus jamais. Puis, tout à coup, une ligne apparut, un rivage. Je suis resté le front contre le hublot. C'était la première fois que je voyais ce continent, cette ville de mes propres yeux.

 

Immédiatement après avoir posé les pieds sur cette terre tant attendue et passé la douane, je n'étais déjà plus seul. Trois Algériens m'attendaient. Nous ne nous étions jamais rencontrés. Nous avions seulement échangé quelques messages avant mon départ. Ils m'ont accueilli comme si nous nous connaissions depuis longtemps, ils m'ont fait la bise. Pendant trois jours, ils m'ont emmené partout où je voulais aller. Je leur montrais une vieille photographie. Je leur disais le nom d'une rue. Je leur donnais une adresse. Ils souriaient.

— On y va.

 

Je connaissais Notre-Dame d'Afrique depuis toujours. Pas parce que j'y étais déjà allé, parce que mes grands-parents en parlaient souvent, parce que j'avais vu plusieurs photos. Lorsque je suis arrivé devant la basilique, je suis resté longtemps à regarder la baie. Puis j'ai regardé les visiteurs. Je ne m'attendais pas à en voir beaucoup. Et j'y ai vu beaucoup de musulmans. Ils entraient, ils se recueillaient, ils parlaient d'elle avec un respect qui m'a surpris. Ils l'appelaient tendrement « Madame l'Afrique ».

 

Nous nous sommes installés à la terrasse d'un café où mes trois amis algériens m'ont fait goûter le Selecto. Nous regardions les passants traverser le square Bresson. Soudainement, j'ai levé les yeux.

« Tantonville »

J'avais entendu ce nom toute mon enfance. Je ne savais même plus que je m'en souvenais.

 

Enfin, nous sommes arrivés devant l'immeuble de l'avenue Malakoff. Je levai lentement les yeux vers les fenêtres du deuxième étage. C'était là. Là que mes grands-parents ont vécu. Là que maman était née. Je me suis senti complètement désemparé. J'étais tellement proche… et en même temps tellement loin. Je regardais ces fenêtres en espérant qu'elles m'aspirent à l'intérieur. La porte d'entrée de ce magnifique bâtiment était ouverte. Je me suis avancé, je suis monté au deuxième étage pour voir la porte de l’appartement.

 

Brahim, Bibo et Mohand se sont approchés de la porte. Ils regardaient les deux vieux autocollants blancs. Ils échangeaient quelques mots en arabe, alors que depuis notre première rencontre, ils n'avaient toujours parlé que français en ma présence. Je ne comprenais pas un seul mot. Je les regardais tour à tour. Puis je regardais la porte. Puis de nouveau leurs visages. Soudain, l'un d'eux a levé la main. Il a frappé. Mon cœur a glissé dans mon pantalon, comme on dit dans mon pays d’adoption.

 

Nous avons attendu quelques secondes qui m'ont paru interminables. Puis j'ai entendu des pas. La porte s'est entrouverte. Une petite dame est apparue. Mes trois amis lui ont parlé en arabe. Je ne comprenais toujours rien. Je les regardais les uns après les autres, sans savoir ce qui était en train de se passer. Puis, tout à coup, la porte s'est ouverte en grand. Elle m'a regardé. Elle a souri.

— Rentre, tu es ici chez toi.

 

Je suis entré. Mon regard est immédiatement tombé sur ce magnifique carrelage du XIXᵉ siècle qui traverse l'appartement de long en large. Je suis resté quelques secondes sans bouger. Je n'avais qu'une seule pensée. C'est sur ces carreaux que maman devait jouer avec ses poupées. Après m'avoir laissé un instant bouche bée, le frère de l'avocate me faisait visiter l'appartement. Il me montrait les lustres, les plafonds, la tapisserie, la cuisine datant d'une époque révolue. Puis il me dit avec une fierté désarmante :

— Tout cela était à tes grands-parents.

Il s'arrêta quelques instants avant d'ajouter :

— Rien n'a changé depuis leur départ.

 

Je suis redescendu dans la rue. Je pensais à maman, à papy, à mamie. J'aurais tellement voulu pouvoir leur raconter ce que je venais de vivre. Puis une autre pensée m'a traversé l'esprit. La cousine Christiane, elle, est encore là. Même si elle refuse catégoriquement de remettre les pieds en Algérie, il fallait que je lui raconte. J'ai sorti mon téléphone et je l'ai appelée immédiatement, encore sur le pas de l'immeuble. Pendant ce temps-là, mes trois amis ne disaient rien. Ils attendaient discrètement à côté de moi, laissant ce que nous venions de vivre traverser mon esprit.

 

J'ai juste réussi à leur dire merci. Ils ne m'ont rien répondu. Ils m'ont simplement pris dans leurs bras. Et nous avons pleuré ensemble.

 

Chaque fois que je retourne à Nice, je remonte jusqu'au même endroit. Quelques centaines de mètres au-dessus de la maison de mes grands-parents. Je regarde la baie des Anges. Puis mon regard glisse lentement vers le large. Quelque part en face, il y a la Corse. Puis un peu plus à droite... Alger.

Je reste quelques minutes sans parler. Puis je redescends.

 

Et je me prépare déjà à retraverser la Méditerranée pour retrouver Alger.

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