Cette marraine qui ne pouvait pas épouser le père de son filleul
- Xavier Marest
- 11 juil.
- 4 min de lecture

Parfois, les archives nous rappellent à quel point les mentalités d'autrefois étaient différentes des nôtres.
Dans les dispenses de mariage conservées dans les archives de l'évêché de Coutances, je suis tombé sur un dossier daté de mai 1685 concernant deux habitants de la région de Troisgots : Laurent MANVIEUX (mon sosa 5874) et Guillemette DOHIN (mon sosa 5873).
Tous deux sont veufs. Tous deux souhaitent se remarier. Et pourtant, l'Église leur interdit cette union. Non parce qu'ils sont cousins. Non parce qu'ils descendent d'un ancêtre commun. Mais parce que Guillemette avait autrefois participé au baptême d'un enfant de Laurent.
À nos yeux, cela peut sembler anodin. Au XVIIe siècle, c'était une tout autre affaire.
Une parenté née aux fonts baptismaux
Dans sa requête adressée à l'évêque de Coutances, Guillemette DOHIN explique qu'elle souhaite épouser Laurent MANVIEUX mais qu'un empêchement existe entre eux. Cet empêchement est une « affinité spirituelle ».

Le dossier précise en effet que cette parenté est née parce qu'elle avait « aydé à tenir sur les fons baptismaux un fils dudit Manvieux »
Cette simple participation au baptême avait créé un lien reconnu par l'Église entre elle et le père de l'enfant. Aujourd'hui, le rôle de parrain ou de marraine est souvent perçu comme essentiellement symbolique. Sous l'Ancien Régime, il revêt une dimension beaucoup plus forte. Le baptême crée une véritable parenté spirituelle, suffisamment importante pour empêcher certains mariages sans autorisation épiscopale.
Pour pouvoir s'unir, Laurent MANVIEUX et Guillemette DOHIN doivent donc demander une dispense.
Une enquête dans le village
Comme souvent dans ce type de procédure, plusieurs témoins sont entendus. L'évêché cherche à vérifier la réalité de l'empêchement mais aussi à connaître la situation des futurs époux.
Les dépositions révèlent alors quelque chose d'inattendu. Au-delà de la question religieuse, tous les témoins parlent surtout de l'attachement qui existe entre Laurent et Guillemette.
Gervaise Philippe, écuyer sieur de la Roque, confirme que Guillemette a bien participé au baptême d'un fils de Laurent. Mais il ajoute surtout qu'ils ont « contracté une grande amitié l'un pour l'autre » et qu'il leur serait désormais difficile de vivre séparés.

Le vocabulaire est révélateur. On ne parle pas d'amour, terme rarement employé dans ce genre d'actes. On parle d'« amitié », mais une amitié dont chacun comprend qu'elle dépasse largement les simples relations de voisinage.
« Difficile de les séparer »
Les autres témoins tiennent exactement le même discours.
Guillaume Layné, laboureur âgé d'environ quarante-cinq ans, déclare qu'il leur serait « difficile de se séparer l'un de l'autre à cause de l'amitié qu'ils ont contractée ». Il ajoute même que cette relation dure déjà « depuis un an ».

Jean Chapelle reprend pratiquement les mêmes termes et explique lui aussi qu'ils ont contracté une telle amitié qu'il serait difficile de les voir renoncer à leur projet.

Plus remarquable encore, André Vallée, charpentier de soixante-sept ans, n'est pas un simple voisin. Il explique avoir « travaillé chez l'un et chez l'autre ». Ce qui lui permet de témoigner directement de leurs relations et de confirmer l'existence de cette proximité entre eux.

Le dernier témoin, Henry Dufour, cordonnier âgé d'environ vingt-sept ans, apporte quant à lui un éclairage différent. Il déclare connaître l'affaire « pour avoir fréquenté avec la mère de ladite Dohin » et précise surtout qu'il sait que Guillemette avait « aidé à mettre sur les fonds baptismaux un fils pour ledit Manvieux ». Son témoignage ne porte donc pas seulement sur les relations entre les futurs époux ; il confirme directement le fait à l'origine de toute la procédure.

Cette diversité des témoins est remarquable. Un écuyer, deux laboureurs, un charpentier et un cordonnier sont appelés à déposer. Ils n'ont ni le même âge ni la même condition sociale. Pourtant, tous aboutissent à la même conclusion : Laurent et Guillemette sont attachés l'un à l'autre et l'ensemble du voisinage semble considérer leur mariage comme naturel.
À travers ces quelques phrases, c'est tout un pan de la vie quotidienne d'un village normand de la fin du XVIIe siècle qui apparaît. Les témoins connaissent les futurs époux. Ils les voient régulièrement. Ils savent qu'ils se fréquentent. Et ils savent aussi que leur projet de mariage est connu de tous.
Deux veufs qui souhaitent refaire leur vie
Les intéressés eux-mêmes sont interrogés.
Laurent MANVIEUX déclare être âgé d'environ cinquante et un ans et demeurer à Troisgots depuis vingt-deux ans.
Guillemette DOHIN, veuve de Jean REGNAULT, dit être âgée d'environ cinquante-trois ans.

Leur situation est finalement assez banale pour l'époque. Le veuvage est fréquent sous l'Ancien Régime et beaucoup d'hommes et de femmes cherchent à reconstruire un foyer après la perte de leur conjoint. À plus de cinquante ans tous les deux, Laurent et Guillemette ne cherchent plus à fonder une famille. Ils souhaitent simplement reconstruire un foyer après leur veuvage et terminer leur vie ensemble.
Ce qui rend ce dossier particulier n'est donc pas leur volonté de se remarier, mais l'existence de cet obstacle religieux hérité d'un ancien baptême.
Une dispense accordée
L'enquête fut menée à la demande du grand vicaire Gilles Doüet afin de vérifier les faits exposés par les futurs époux. La décision finale n'apparaît pas dans les pièces conservées que j'ai consultées.

Toutefois, Laurent MANVIEUX et Guillemette DOHIN se marièrent par la suite, comme l'atteste leur acte de mariage, ce qui montre que l'obstacle canonique fut finalement levé.

Trois siècles plus tard, cette procédure nous paraît presque étrange. Pourtant, elle nous offre un témoignage précieux sur la manière dont les hommes et les femmes du XVIIe siècle concevaient les liens familiaux. Elle nous rappelle aussi qu'au-delà des règles canoniques, les archives parlent souvent d'histoires très humaines.
Derrière ces quelques pages conservées dans les archives de l'évêché de Coutances, on aperçoit simplement deux veufs qui souhaitent refaire leur vie ensemble. Les témoins ne parlent jamais d'amour. Ils disent seulement que Laurent MANVIEUX et Guillemette DOHIN avaient « contracté une grande amitié l'un pour l'autre ». Trois siècles plus tard, cette formule discrète est peut-être la plus belle de tout le dossier.



Merci pour ce texte.
J'ai, me concernant, le cas du mariage de mes grands-parents parents maternels.
Ma grand-mère fut veuve jeune. Son parrain, ami de son père, le fut quant à lui à l'âge de 66 ans. L'année suivante le parrain et la filleule se mariait, elle avait 36 ans. Deux ans après, en 1916, de cette union naissait ma mère. C'est seulement en m'interrogent sur le baptême de ma grand-mère, et en obtenant son acte de baptême auprès du diocèse, que je trouvais confirmation de ce lien qui aurait pu empêcher leur union.
Récit de vie : Emma et Armand (1) Jalousie, convoitise, réprobation ? https://share.google/tawHL5vA0Utkz5N9u