Un ancêtre aux assises : Bénoni HARDELAY et le cambriolage du château de Montreuil
- Xavier Marest
- 14 juin
- 7 min de lecture

Dans toute généalogie, il y a des ancêtres plus attachants que d'autres. L'un d'eux est mon sosa 46 Bénoni François HARDELAY.
Bénoni, quel drôle de prénom ! D'ailleurs, même à l’époque ils avaient l'air d'avoir du mal avec ce prénom car, selon les documents trouvés, il était nommé Béloni, Benoit, François Bénoni dit Hardelay ou Béloni François dit Hardelay. Sur son acte de mariage, il signe pourtant très clairement “Benoni Hardelay”.
Cet ancêtre normand, charpentier de métier, a laissé derrière lui une trace assez inattendue dans les archives judiciaires et pénitentiaires. Son existence ressemble parfois davantage à un roman populaire du XIXᵉ siècle qu'à une paisible vie rurale.
Une naissance entourée de mystère
Bénoni François HARDELAY naît le 16 novembre 1836 à Remilly-sur-Lozon, dans la Manche. Il est baptisé le lendemain.

L'acte de naissance précise qu'il naît dans la maison de Jean Bérard, charpentier du village. Son père n'est pas déclaré. Sa mère est Françoise Henriette HARDELAY, fileuse âgée de 26 ans, qui ne se mariera jamais.
Cette mention intrigue : pourquoi l'enfant est-il né chez Jean Bérard ? Était-il simplement le propriétaire de la maison ou bien le père biologique de l’enfant ? L'hypothèse reste douteuse, car cet homme avait déjà 68 ans à la naissance de Bénoni. Mais dans les villages du XIXᵉ siècle, bien des secrets sont restés dans l'ombre.
Le prénom Bénoni est lui-même chargé de sens. D'origine hébraïque, il signifie littéralement « fils de ma douleur » ou « enfant de ma souffrance ». On le trouve dans l'Ancien Testament : Rachel donne ce nom à son fils en raison des douleurs extrêmes qu'elle ressent lors de son accouchement. Mais ce prénom ne renvoie pas seulement à la souffrance. Il évoque aussi une forme de profondeur émotionnelle, de résilience et de transformation face à l'épreuve. Dans le cas de mon ancêtre, ce choix interroge. Françoise Henriette HARDELAY a-t-elle connu, comme Rachel, une grossesse ou un accouchement particulièrement difficile ? Ou bien ce prénom reflète-t-il plutôt la situation délicate dans laquelle cet enfant est venu au monde, puisqu'il est né de père inconnu ? Nous ne le saurons jamais avec certitude. Mais il est tentant de penser que ce prénom, rare dans la Manche du XIXᵉ siècle, n'a peut-être pas été choisi au hasard.
Charpentier et père de famille
Comme beaucoup d'hommes de sa région, Bénoni devient charpentier.
Le 24 janvier 1867, il épouse au Mesnil-Vigot, non loin de son lieu de naissance, Célestine Victorine ASSELIN, elle-même née dans le Calvados à Bayeux (vous vous souvenez peut-être, l'une des cinq filles du couple dont je ne trouve pas le mariage). L'acte de mariage montre déjà une différence d'instruction entre les époux : Célestine, s'occupant du ménage, ne sait pas signer, tandis que Bénoni appose une signature mal assurée.
Le couple aura six enfants : mon arrière-arrière-grand-mère Augustine Marie (1867), Albert Polydore (1870), Angèle Gracieuse (1872), Jean-Baptiste Émile (1875), Léon Jules (1878) et Maria Blanche (1880).
La famille vit au Mesnil-Vigot, puis au Mesnil-Eury, toujours dans la Manche. Mais derrière cette apparente stabilité familiale se cache une réalité plus trouble.
Un homme déjà connu de la justice
Les documents judiciaires mentionnent que Bénoni avait déjà de nombreuses condamnations avant la grande affaire de 1898.

Dans son dossier pénitentiaire figure notamment une liste de condamnations pour infractions de chasse et de pêche, assorties d'amendes et de courtes peines. Lors de son procès en 1898, il est indiqué que Hardelay père a subi seize condamnations, preuve que sa réputation devant les tribunaux n'était plus à faire.

Le cambriolage du château de Montreuil-sur-Lozon
L'affaire qui va marquer sa vie survient au printemps 1898. Un article de presse de l'époque, repris dans les archives judiciaires, relate les faits :
« Le 22 mars, ses deux cousins Pierre et Louis Hardelay, charpentiers à Remilly, étaient venus boire l'après-midi chez lui. En buvant, Léon Hardelay proposa d'aller le soir au château de Montreuil voir s'il n'y avait pas de vin dans le caveau. »
La petite bande part donc à la tombée de la nuit. Munis de bougies, d'un ciseau de charpentier et d'un sac rempli de foin, ils savent que le château est inhabité. Après avoir brisé un carreau pour pénétrer dans le bâtiment, ils finissent par atteindre la cave.
« Une fois dans le caveau, ils brisèrent le goulot d'un certain nombre de bouteilles et se mirent à boire, puis ils emballèrent avec de la paille une vingtaine de bouteilles qu'ils entassèrent dans le sac. »
Le lendemain, ils reviennent… et recommencent.
L'enquête révélera également d'autres vols : du cidre dérobé chez un cantonnier, des provisions, des vêtements, et même des poules dans une maison isolée.
Le procès de 1898
L'affaire est jugée devant la Cour d'assises de la Manche le 14 juin 1898 et relatée dans la presse locale. Quatre accusés comparaissent : Léon HARDELAY (20 ans), son père Bénoni HARDELAY (61 ans) et ses cousins Pierre HARDELAY (36 ans) et Louis HARDELAY (35 ans).


Le jury distingue les responsabilités. Les cousins Pierre et Louis sont finalement acquittés. Mais pour Bénoni et son fils Léon, le verdict est sans appel : trois ans de prison pour vols qualifiés.

La prison de Fontevraud
Les deux hommes sont envoyés à la Maison centrale de Fontevraud, près d'Angers dans le Maine-et-Loire, à plus de 300 km de chez eux.
Cette prison occupe les bâtiments de l'ancienne abbaye fondée au XIIᵉ siècle par Robert d’Arbrissel. Transformée en établissement pénitentiaire au début du XIXᵉ siècle, elle accueille des condamnés venant de toute la France. Dans l'organisation pénitentiaire de l'époque, les maisons centrales reçoivent notamment les condamnés à des peines supérieures à un an. La discipline y est très stricte. Les détenus travaillent afin de financer une partie de leur détention. Leur salaire — le pécule — est géré par l'administration. À partir de 1839, les prisonniers sont soumis à une règle particulièrement éprouvante : le silence absolu.

Le dossier pénitentiaire de Bénoni
Aux Archives départementales du Maine-et-Loire, il existe un dossier de détenu au nom de Bénoni HARDELAY.
Ces dossiers ont été créés pour faciliter la gestion des prisonniers : ils regroupent fiches signalétiques, notices statistiques, correspondance administrative et parfois des lettres personnelles.
Le dossier de Bénoni contient notamment une notice individuelle statistique et médicale, un bulletin de statistique morale, son signalement anthropométrique, des lettres de sa fille concernant son mariage futur ainsi que le passeport gratuit remis lors de sa sortie de prison.
On y trouve par exemple son signalement :
taille : 1 mètre 61
cheveux : châtains
yeux : marrons
barbe : châtain clair
visage : ovale

Un détail particulier est même noté : « Calvitie frontale et commencement de calvitie tonsurale. »

Ces documents permettent presque de voir le personnage apparaître derrière les archives.
La tragédie de Fontevraud
« Je préfère partir au bagne que de crever à Fontevraud se disaient entre eux les prisonniers », raconte Bertrand Ménard, l'auteur de Encore 264 jours à tirer, un ouvrage consacré à l'ancienne prison de Fontevraud.
Et justement, le fils de Bénoni, Léon HARDELAY, incarcéré dans la même prison aura un destin bien plus tragique que celui de son père. Il décède en effet à Fontevraud le 24 août 1898, seulement quelques mois après son incarcération. Curieusement, aucun dossier de détenu à son nom n’a été retrouvé aux Archives départementales du Maine-et-Loire, contrairement à celui de son père. On ignore donc les circonstances exactes de sa mort.
Toujours est-il que sa mort précoce en prison n'a pas suscité de compassion dans sa Normandie natale :

Libération
D'après les documents conservés aux Archives Départementales, Bénoni fut libéré « en bonne santé » le 26 mars 1901, sa peine ayant commencé le 26 mars 1898, ayant été condamné le 15 juin 1898 et incarcéré le 3 juillet 1898.

Après cette période difficile, il semble reprendre une vie plus discrète.
L'énigme de son décès résolue
Pendant plus de trente ans de recherches généalogiques, je n'ai jamais réussi à retrouver son acte de décès. Ni au Mesnil-Vigot. Ni au Mesnil-Eury. Et puis, grâce à un groupe d’entraide généalogique, l'énigme a enfin été résolue.
Bénoni François HARDELAY est décédé le 6 novembre 1906 au Tronquay dans le Calvados (village de naissance de mon père, de ma grand-mère et de mon arrière-grand-mère), dans la maison de son gendre.
Cela paraît finalement logique : sa fille (mon arrière-arrière-grand-mère) y vivait, et il devait probablement lui rendre visite. D'après les TSA du bureau de Balleroy, son corps a été rapatrié à son lieu de résidence – le Mesnil-Eury – où il a dû être enterré.

Je suis passé au cimetière du Mesnil-Eury il y a quelques semaines, je n'ai malheureusement pas trouvé de tombe à son nom. J'imagine qu'il se trouve ici :

Un dernier clin d'œil des archives
Même dans la mort, Bénoni brouille les pistes. Sur son acte de décès, il est nommé : “Béloni François, veuf de Arthémise Victorine Delauney.” Un incroyable mélange de prénoms et de noms : son premier prénom erroné, son deuxième prénom comme patronyme et pour sa femme le prénom de sa belle-sœur, le second prénom de son épouse et le nom de sa belle-mère.
Mais la date de naissance, le lieu d'origine et le nom de sa mère ainsi que le lieu et la date de décès de son épouse ne laissent aucun doute : il s'agit bien de lui.

Un ancêtre inoubliable
Enfant naturel, charpentier normand, habitué des tribunaux, condamné avec son fils pour cambriolage, détenu à Fontevraud et témoin de la mort de son propre fils en prison… Bénoni François HARDELAY a eu une vie loin d'être ordinaire.
Et c'est aussi cela, la généalogie : derrière les actes et les dates se cachent des histoires humaines, parfois dures, souvent fascinantes. Bénoni restera sans doute, dans mon arbre, l'un des ancêtres les plus romanesques.



oui, quelle vie! finalement, ce genre d'ancêtre est une bénédiction pour le généalogiste, car les dossiers judiciaires sont une mine d'informations... Alors on a tendance à s'attacher à eux, alors que dans la vraie vie on les aurait peut-être détestés 😊J'en ai un dans ce genre là moi aussi 😊