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Les mystères de la famille Blanchet

  • Photo du rédacteur: Xavier Marest
    Xavier Marest
  • 4 juil.
  • 6 min de lecture

- entre Seine-et-Marne, Haute-Marne, Algérie, Vosges et Côte-d’Or -



Dans l'histoire des familles rurales du XIXᵉ siècle, certaines trajectoires semblent presque immobiles. D'autres, au contraire, traversent les régions et parfois les continents. L'histoire de Léonie BLANCHET (mon sosa 29) appartient clairement à cette seconde catégorie. Entre migrations économiques, départ pour l’Algérie coloniale, enfants nés loin du village d'origine et énigmes administratives, la vie de cette famille soulève aujourd'hui encore de nombreuses questions.

 

Une famille enracinée à Fontaine-Fourches

 

Léonie BLANCHET naît le 5 novembre 1857 à Fontaine-Fourches en Seine-et-Marne dans une famille d'artisans modestes. Son père, Antoine Alexandre BLANCHET, est maçon puis plafonneur, et sa mère Flore Onésime NICOLAS est domestique.

Le couple s'était marié en 1848 dans ce même village et y avait fondé une famille nombreuse. Parmi les enfants connus figurent Mélina, Marie Zélie, Léonie, Irma, Marthe Aurélie et Françoise Clémentine. Je remonte la branche BLANCHET jusqu'à mon sosa 3712 de la douzième génération à Fontaine-Fourches.


Église de Fontaine-Fourches
Église de Fontaine-Fourches

Mais dès les années 1860, la famille prend une décision étonnante : quitter Fontaine-Fourches pour s'installer à Viéville en Haute-Marne, à environ 175 kilomètres de là.

Pourquoi ce départ ?

Les documents sur cette commune suggèrent une explication économique. La Haute-Marne est alors une région industrielle marquée par la métallurgie et la construction. Les artisans capables de travailler sur les toitures et les ouvrages métalliques sont recherchés. Antoine BLANCHET, couvreur ou plafonneur, aurait pu trouver là des opportunités professionnelles inexistantes dans son village natal.

Ainsi, entre 1861 et 1865, la famille Blanchet quitte la Brie pour la vallée de la Marne.


Viéville - angle de la rue de la Marne et de la rue de la Côte - dans lesquelles ont vécu les Blanchet d'après les recensements
Viéville - angle de la rue de la Marne et de la rue de la Côte - dans lesquelles ont vécu les Blanchet d'après les recensements

 

L'énigme de Florine

 

Dans les recensements de Fontaine-Fourches puis de Viéville, un détail intrigue immédiatement le généalogiste. La petite Léonie apparaît sous le prénom Florine. Simple erreur du recenseur ? Prénom d’usage différent du prénom officiel ? Ou bien un second prénom oublié par les registres ?


Recensement de 1861 à Fontaine-Fourches (77)
Recensement de 1861 à Fontaine-Fourches (77)
Recensement de 1866 à Viéville (52)
Recensement de 1866 à Viéville (52)

Ce type de variation n’est pas rare au XIXᵉ siècle, mais il laisse planer un doute sur l’identité utilisée par Léonie dans sa jeunesse.

 

Une jeunesse presque invisible

 

Après les recensements de Viéville, Léonie disparaît presque complètement des archives pendant plusieurs années. Puis, soudain, on la retrouve… en Algérie.

 

Le grand départ vers l’Algérie

 

Entre 1876 et 1882, Léonie BLANCHET quitte la Haute-Marne pour rejoindre l'Algérie française. Quand ? Pourquoi ? Seule ?

Plusieurs hypothèses sont possibles :

  • rejoindre un proche déjà installé

  • chercher du travail comme domestique ou ouvrière

  • suivre un compagnon

  • participer à l'émigration encouragée vers l'Algérie à cette époque

En tout cas, en 1882, Léonie donne naissance à mon arrière-grand-père Auguste Antoine à Mostaganem.

Problème : elle n'est pas encore mariée. Ce n'est que cinq ans plus tard, en 1887, qu'elle épouse à Sidi Bel Abbès le cuisinier Henry François Archange Télesphore MITJAVILE, originaire des Pyrénées-Orientales.


Lors du mariage, le couple reconnaît deux enfants déjà nés : Auguste Antoine (1882) et Henriette (1886) et les légitime officiellement. J'en ai déjà parlé ici.



Cela pose une question fondamentale : Henry MITJAVILE était-il réellement le père biologique d'Auguste ? Les archives ne permettent pas de trancher définitivement cette question qui a souvent été source de discussions à de nombreux repas de famille dans mon enfance. Néanmoins, plusieurs travaux d'histoire sociale sur l'Algérie coloniale affirment que les unions informelles et mariages tardifs sont assez fréquents, avec un taux relativement élevé d'enfants légitimés lors du mariage et un nombre non négligeable d'enfants naturels dans les registres.

 

Un autre mystère apparaît dans la géographie familiale : Auguste naît à Mostaganem en 1882, Henriette à Sidi Bel Abbès en 1886. Pourquoi ce déplacement d'environ 130 kilomètres ? Peut-être une mutation professionnelle du mari cuisinier, ou un changement d'employeur. Sidi Bel Abbès est alors une ville militaire importante, ce qui pourrait expliquer la présence d'un cuisinier.

Deux autres enfants naissent ensuite à Sidi Bel Abbès : Dominique en 1888 mais mort en bas âge et Andrée en 1890.

La famille semble s’y installer durablement… jusqu'au décès d'Henry Mitjavile en 1893.

 

Le retour en France

 

Après la mort de son mari, Léonie disparaît de nouveau des archives pendant plus de dix ans. Puis, en 1906, elle réapparaît en Haute-Marne, à Auberive, où elle travaille comme polisseuse de galoches dans une usine locale.

D'après les recensements, Léonie a dû vivre dans l'une de ces deux maisons d'Auberive
D'après les recensements, Léonie a dû vivre dans l'une de ces deux maisons d'Auberive

Elle vit alors avec ses filles Henriette et Andrée. Son fils Auguste est resté sur la rive sud de la Méditerranée, où il a épousé un an plus tard mon arrière-grand-mère à Alger.


Recensement de 1906 à Auberive (52)
Recensement de 1906 à Auberive (52)

Mais une question demeure : quand est-elle revenue d'Algérie ?

Entre 1893 et 1906, le parcours de Léonie reste inconnu. A-t-elle d'abord rejoint ses parents à Viéville ? (sur le recensement de 1906 elle est dite originaire de Viéville, alors que les autres la disent originaire de Fontaine-Fourches) Ou bien est-elle arrivée directement à Auberive ?

 

Les trajectoires divergentes des enfants

 

Les filles de Léonie prennent ensuite des chemins différents. Henriette devient bijoutière à Paris, où elle vit notamment rue d'Alençon.  Elle a une fille, Odette, de père inconnu, pour rester dans la tradition familiale. Autre énigme : en 1926, Odette vit à Auberive chez sa grand-mère Léonie, alors que sa mère Henriette travaille à Paris. Pourquoi ? Un placement temporaire ? Des difficultés financières ? Une situation familiale compliquée ?


Recensement de 1926 à Auberive (52)
Recensement de 1926 à Auberive (52)

Andrée, quant à elle, disparaît relativement tôt des archives, étant décédée avant 1928. Tout ce que nous savons, c'est qu'elle était sténo-dactylographe au moment de son mariage dans le 13ème arrondissement de Paris en 1919. Son mari Henri FOURNIER s'est remarié à Paris en 1928 dans le 18ème arrondissement. Je n'ai néanmoins pas réussi à trouver le décès d'Andrée dans la capitale. D'après les dires de la famille, le couple aurait eu deux filles, dont je n'ai trouvé aucune trace jusqu'à présent. EDIT : entre la rédaction de cet article et sa publication, j'ai finalement trouvé son décès à Villejuif (94) le 21 mars 1928. Son mari Henri FOURNIER s'est remarié le 14 août 1928, il n'aura pas perdu de temps...

 

L'étrange histoire de Marthe Aurélie Blanchet

 

La sœur de Léonie, Marthe Aurélie BLANCHET, ajoute une nouvelle couche de mystère à l'histoire familiale. Elle vit avec un certain Joseph TALOCHINO, terrassier originaire de la province italienne de Novara dans le Piémont. Mais leur situation administrative reste floue. À la naissance de leur première fille Angéline en 1887 dans les Vosges, ils ne semblent pas être mariés. Pourtant, un acte ultérieur affirme qu'ils se seraient mariés à Viéville le 24 mai 1884. Or, cet acte est introuvable dans les registres de Viéville. Encore plus étrange : lors de la naissance d'Angéline, les parents sont décrits sans domicile fixe. Que faisaient-ils à Rouceux dans les Vosges, loin de leurs attaches familiales ? Travail saisonnier ? Migration ouvrière ? Fuite d'une situation difficile ? Le mystère demeure.

 

Le lien inattendu avec Recey-sur-Ource

 

Un autre détail attire l'attention du généalogiste.

Deux membres de la famille décèdent dans la même petite commune : Clémence TALOCHINO, la nièce de Léonie BLANCHET, en 1979 et Odette MITJAVILE, la petite-fille de Léonie, en 1999. Toutes deux meurent à Recey-sur-Ource en Côte-d'Or. Simple coïncidence ? Ou bien la trace d'un réseau familial ou professionnel dans cette région ?

Recey-sur-Ource, proche d'Auberive, pourrait avoir été un point d'ancrage tardif pour les descendants de Léonie. J'y ai trouvé la tombe d'Odette mais aucune tombe Talochino.

Tombe d'Odette Mitjavile
Tombe d'Odette Mitjavile

 

La fin de la vie de Léonie

 

Dans ses dernières années, Léonie vit toujours à Auberive, où elle exerce successivement plusieurs métiers modestes : galochère à la saboterie Monniot Frères (anciennement Usine des Sources de l’Aube), puis cuisinière.


Elle y meurt le 3 août 1930, à l'âge de 72 ans. Sa fille Henriette, venue de Paris, déclare son décès. J’ai retrouvé la tombe familiale où reposent trois générations : Léonie (mon sosa 29), sa fille Henriette (la sœur de mon sosa 14) et son père Antoine (mon sosa 58).


La vie de Léonie aura traversé trois mondes :

  • la campagne briarde

  • la Haute-Marne industrielle

  • l'Algérie coloniale


Malgré les nombreuses archives retrouvées, plusieurs mystères persistent. Et peut-être la question la plus fascinante : combien d'autres histoires semblables se cachent encore dans les archives ?

Car derrière ces actes de naissance, de mariage et de recensement, c'est toute une vie faite de départs, de travail, de secrets et de survivance qui apparaît — celle de Léonie BLANCHET et de sa famille.

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