#RDVAncestral avec Raulet HERMISSE et Laurence FRIGOT

Je pousse la lourde porte de l'église de Tamerville.
Le silence règne dans l'édifice. Quelques rayons de lumière traversent les vitraux et viennent éclairer les dalles usées de la nef. Dans ma main, je tiens une copie d'un registre paroissial vieux de près de quatre siècles.
Je relis les lignes une dernière fois.
Laurence, Femme de Raulet HERMISSE fut enterrée le vendredy vingt(iem)e jour de Janvier en la nef de l'Église
Raulet HERMISSE fut inhumé le samedy 21 Janvier en la nef de l'Église proche de lad(ite) Laurence

Un jour seulement sépare leurs sépultures.
Je relève la tête.
Un homme et une femme se tiennent devant moi.
Leurs vêtements sont simples. Rien ne les distingue particulièrement de tant d'autres habitants du Cotentin du XVIIᵉ siècle. Pourtant, ce sont eux que je suis venu rencontrer aujourd'hui.
— Bonjour Raulet. Bonjour Laurence.
L'homme me salue d'un signe de tête.
— Vous voilà enfin, dit-il.
— Enfin ?
— Voilà longtemps que vous essayez de nous retrouver.
Je souris.
— C'est vrai. Mais le problème, c'est que vous avez laissé bien peu de traces.
Laurence échange un regard amusé avec son mari.
— Ce n'est pas notre faute si les registres de Tamerville ne commencent qu'après notre mariage.
— Justement, c'est bien ce qui me pose problème. Je connais vos enfants. Je connais vos décès. Je sais même que vous avez été inhumés dans cette église. Mais pour le reste...
Je marque une pause.
— Pour le reste, je navigue dans le brouillard.
Raulet éclate d'un rire discret.
— Ah, ce fameux brouillard des généalogistes !
Je sors quelques feuilles de mon dossier.
— Regardez plutôt. Certains vous donnent une naissance le 31 janvier 1565. D'autres vous attribuent des parents. D'autres encore vous marient le 20 juillet 1609.
— Et alors ?
— Le même jour, parfois avec Laurence FRIGOT, parfois avec Jacqueline ANSOT, parfois avec Laurence FIRMIN.
Laurence hausse les épaules.
— Voilà qui fait beaucoup d'épouses pour un seul homme.
— C'est bien ce qui m'inquiète.
— Et avez-vous trouvé les preuves ?
— Non.
— Alors vous avez bien raison de douter.
Je referme mon dossier.
— Vous savez, beaucoup de généalogistes auraient déjà rempli les cases vides.
— Mais pas vous.
— Non. Je préfère une case vide à une erreur.
Le visage de Raulet s'éclaire.
— Alors nous sommes entre de bonnes mains.
Nous avançons lentement dans la nef.
Je regarde les pierres du sol.
— Ce qui m'intrigue le plus, ce n'est pas votre naissance. Ce n'est même pas votre mariage.
— Ah bon ?
— Non.
Je montre les six lignes du registre.
— C'est cela.
Laurence me regarde.
— Notre décès ?
— Votre départ presque simultané.
Le silence s'installe.
— Le 20 janvier, Laurence est inhumée.
Je me tourne vers Raulet.
— Et le lendemain, c'est vous.
— Oui.
— Que s'est-il passé ?
L'homme sourit doucement.
— Voilà une question à laquelle je ne peux pas répondre.
— Une maladie ?
— Peut-être.
— Un accident ?
— Peut-être.
— Une grande épidémie ?
— Vous avez déjà vérifié les autres sépultures, n'est-ce pas ?
Je hoche la tête.
— Oui. Il n'y a pas de mortalité exceptionnelle à cette période.
— Alors vous voyez. Vous ne saurez sans doute jamais.
Je contemple les vieilles pierres autour de nous.
Comme souvent en généalogie, les archives racontent les faits, mais gardent le silence sur les raisons.
— Pourtant, dis-je, j'ai l'impression que votre histoire dit quelque chose.
— Laquelle ?
— Qu'après avoir traversé toute une vie ensemble, vous êtes partis à un jour d'intervalle.
Laurence prend alors la parole.
— Peut-être est-ce finalement la seule chose importante.
Je reste silencieux.
Car malgré toutes mes recherches, malgré les archives, les relevés, les actes et les hypothèses, je sais finalement très peu de choses sur eux.
Je ne connais pas leur date de naissance. Je ne connais pas leur lieu de mariage. Je ne connais pas leurs parents avec certitude. Je ne sais même pas quel âge ils avaient lorsqu'ils sont morts.
Et pourtant...
Je sais qu'ils ont vécu assez longtemps pour voir grandir leurs enfants. Je sais que leurs descendants sont encore là, quatre siècles plus tard. Et je sais qu'en janvier 1645, ils ont quitté ce monde presque ensemble.
Raulet pose une main sur l'épaule de son épouse.
— Vous voyez, Xavier.
— Oui ?
— Les généalogistes veulent souvent tout savoir.
— C'est vrai.
— Mais parfois quelques lignes suffisent.
Je regarde une dernière fois le vieux registre.
Six lignes seulement. Six lignes perdues au milieu d'un registre paroissial. Six lignes qui ont traversé près de quatre siècles. Et qui aujourd'hui encore racontent une histoire. Une histoire incomplète. Une histoire mystérieuse. Mais une histoire profondément humaine.
Au moment de quitter l'église, je me retourne une dernière fois.
Le couple a disparu. Ne restent que ces quelques mots couchés par le curé de Tamerville en janvier 1645. Et la certitude que, même lorsque les archives se taisent, certaines vies continuent malgré tout à nous parler.




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