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#RDVAncestral avec un maire normand entre Révolution et Empire

  • Photo du rédacteur: Xavier Marest
    Xavier Marest
  • 22 mars
  • 3 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 6 jours


En cette journée d’élections municipales, en France comme en Allemagne où je vis, l’envie m’a pris de tenter mon tout premier #RDVAncestral, en écho au #Généatheme de mars 2026.

 

 

Je pousse sans bruit la porte du bureau du maire de Courseulles-sur-Mer dans le Calvados.

 

La pièce est simple, presque austère. Une table, des papiers, une plume. Par la fenêtre entrouverte, j’entends le vent venu de la mer, et au loin, les voix d’hommes qui s’interpellent sur le port de Courseulles.

Il est là.

 

Jean-Baptiste MARTIN

 

Il ne me voit pas. Ou peut-être fait-il semblant de ne pas me voir. Penché sur sa feuille, il écrit lentement, appliqué. L’encre accroche parfois, comme si les mots lui résistaient.

Je sais qui il est.

Né le 5 novembre 1751 à Fontaine-Henry. Parti vivre à Langrune, puis ici, à Courseulles-sur-Mer. Marié depuis longtemps à Anne BELLET, marchande de dentelle venue de l’Orne. Ils ont construit leur vie ici, élevé leurs enfants, tissé leur place dans la commune.

 

Je le regarde. Ce n’est pas un grand homme de l’Histoire. C’est un homme du quotidien. Un homme qui, autrefois, était menuisier. Un homme devenu propriétaire. Un homme qui vit « de son bien », comme dira l’administration quelques années plus tard. Un notable, sans doute. Mais surtout un homme occupé. Très occupé.

 

Il s’arrête, relit ce qu’il vient d’écrire. Je m’approche un peu. Sur la feuille, je reconnais les mots : « Je vous envois cy joints un petit procès verbal tendans à faire tenir la police dans cette commune… »



Sa plume reprend. Il écrit au préfet du Calvados. Nous sommes le 18 juin 1810. Dehors, les choses ne vont pas comme il le voudrait. Des hommes quittent l’église pendant les offices. D’autres se retrouvent dans les cabarets. On joue aux quilles sur la place publique. On boit après l’heure autorisée. Il secoue la tête, comme fatigué d’avoir à répéter toujours les mêmes choses.

« …au sujet des jeux […] pendant les offices… »

Je comprends alors : il n’est pas seulement maire. Il est gardien d’un ordre fragile.

 

Je sais pourtant qu’il n’a pas toujours voulu de cette charge. En 1796, on l’avait élu agent municipal. Il avait refusé. « Son affaire et son commerce ne pouvaient lui permettre d’accepter cette fonction. » Je l’imagine plus jeune, hésitant, partagé entre ses intérêts et le service public. Et pourtant, le voilà aujourd’hui maire. Depuis quatorze ans, dira-t-on en 1813. Membre du bureau de bienfaisance. Marié. Père de quatre enfants.

Installé ici, solidement.


 

Il reprend la lecture de sa lettre. Sa main tremble à peine. Il ajoute encore quelques lignes. Je vois, derrière les mots, la scène qu’il décrit : Des hommes sortant de l’église. D’autres déjà installés sur la place. Les quilles qui tombent. Les rires. Le bruit sec du bois. Puis l’intervention. Les remontrances. Le procès-verbal. Toujours recommencer. Toujours expliquer. Toujours faire respecter des règles que tous ne veulent pas suivre.

 

Je me demande s’il pense à autre chose. Aux jeunes hommes partis à la guerre, peut-être. À ces levées qui vident peu à peu la commune. À ces familles qui attendent. À ces absents dont personne ne parle vraiment, mais que chacun a en tête.

Le monde change. Le Consulat est passé. L’Empire impose ses lois. Et lui, ici, doit tenir sa commune debout.

 

Sur son bureau, d’autres registres sont ouverts. Je reconnais leur nature. Ce sont ceux de l’état civil. C’est lui qui les signe, depuis le 1er octobre 1800. Naissances. Mariages. Décès. Des vies entières passent sous sa plume. Je sais qu’il continuera. Jusqu’au 26 janvier 1815. Puis plus rien.

 

Il repose enfin la plume, relit une dernière fois, souffle, signe.


Le geste est sûr. Habitué. Il ne sait pas que, bien longtemps après, quelqu’un lira encore ces mots. Quelqu’un comme moi.

 

Je recule doucement. La pièce s’efface, le bruit de la mer aussi.

Il reste une image, celle d’un homme ordinaire, pris dans une époque extraordinaire. Un homme qui n’a pas cherché à faire l’Histoire. Mais qui, jour après jour, a simplement essayé de faire tenir sa commune. Et peut-être est-ce cela, finalement, le plus remarquable.

 

Quand je rouvre les yeux, je ne suis plus à Courseulles. Mais je sais désormais que derrière un nom, dans un arbre généalogique, il y avait une voix, une main, une présence.

Jean-Baptiste MARTIN, maire

Et, l’espace d’un instant, je l’ai rencontré.

 

Aujourd’hui, après avoir croisé le regard d’un maire d’autrefois, je reviens au présent avec une étrange émotion : il est temps, moi aussi, de me rendre aux urnes...


MISE À JOUR


Lors d'un séjour en Normandie, je suis passé à la mairie de Courseulles-sur-Mer et l'aimable secrétaire m'a fait rentrer dans la salle de réception pour me montrer cette photo :


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